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Jafar Panahi

Par Liliane Lazar

Alors que le régime autoritaire iranien emprisonnait le cinéaste Jafar Panahi, BHL s’est battu pour sa libération. Récit.

Portrait de Jafar Panahi
Jafar Panahi ©DR

Jafar Panahi et Bernard-Henri Lévy

C’est dès la première arrestation de Jafar Panahi en 2009, au cimetière de Beheshte Zarah, que Bernard-Henri Lévy lance un appel à soutenir ce « cinéaste d’exception », cet « opposant au régime iranien », ce « démocrate affirmé », preuve vivante qu’« en Iran, la flamme n’est pas morte » et que « l’esprit de la révolution démocratique continue d’y vivre et d’y vibrer ». BHL réitère son appel l’année suivante, Panahi étant empêché de participer aux réunions du jury de Cannes pour la bonne raison qu’il était, dans le même instant, détenu à Evin. II met alors en mouvement, avec Maria de França et Armin Arefi le blog « Nouvelles de l’Iran », qu’ils créent sur le site de La Règle du jeu, pour entrer en contact avec le prisonnier et finit par recevoir de celui qui a entamé une grève de la faim un message inquiétant faisant état de « mauvais traitements », de « jeux malsains » et de « tortures psychologiques ». Il convainc alors le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, de lire ce message publiquement, en haut des marches du Palais des Festivals. On sait que Panahi fut libéré à la suite de cet éclat public, d’un deuxième appel à l’aide du cinéaste et de la pétition internationale qui l’avait suivi. En décembre 2010, BHL a déclaré auprès de l’AFP : « Le régime iranien a choisi d’engager un bras de fer symbolique, il faut le gagner. Je tenterai de mettre toutes les forces de La Règle du jeu, celles de la chaîne franco-allemande Arte dont je préside le conseil de surveillance et mes forces personnelles dans la bataille. »

Bernard-Henri Lévy à propos de Jafar Panahi

« En incarcérant Jafar Panahi, les dirigeants iraniens ont déclaré la guerre à leurs artistes.

Ils ont mis hors-la-loi leur cinéma qui était, et est encore, l’un des grands cinémas du monde.

Ils ont mis hors-la-loi leur peuple ou, tout au moins, cette immense partie de leur peuple (celle qui, voici 18 mois, votait, en majorité, pour Moussavi) à laquelle Panahi était soupçonné de vouloir consacrer un film.

Ils ont inventé un crime – l’intention d’un film – que même les Staliniens n’avaient pas osé imaginer.

Ils ont inventé un châtiment – vingt ans de bâillon, au terme des six ans d’emprisonnement – qui semblait n’avoir cours que sous les dictatures imaginaires d’Alfred Jarry ou de Georges Orwell.

Ils se sont mis au ban des Nations.

Ils ont signifié aux Nations qu’au bout de la course folle dans laquelle ils se sont engagés, notre avis, notre jugement, notre éventuelle condamnation, ne comptaient plus vraiment pour eux.

Ils ont perdu la tête.

Ils ont perdu l’amour de leur pays, de ses valeurs, de sa culture.

Ils sont capables de tout, à partir de là.

Ils sont dans une spirale de paranoïa et de démence qui peut déboucher sur une crise, une dissension, une implosion – mais aussi, hélas, sur le pire.

Laisserons-nous ce pire advenir ?

Assisterons-nous, impuissants, aux prochaines provocations de cet État devenu autiste ?

Et qui, après Sakineh, qui après Panahi, qui après Blogfather, le blogueur condamné à 19 ans et demi de prison pour avoir défendu et illustré les vertus d’internet devant la jeunesse de son pays, qui, après Nasrin Sotoudeh, l’héroïque avocate elle aussi emprisonnée et que le régime tente également de briser, qui, après tous ceux-là, sera-t-il la prochaine victime de ces fanatiques auto-couronnés ?

L’énormité de la provocation – il faudrait dire : de ces provocations en série… – appelle une riposte à sa mesure.

Sur le plan des principes, tout d’abord : les Iraniens fabriquent des symboles ; ils produisent à la chaine des coupables, sortes d’élus à rebours, sur qui va pouvoir peser tout le poids des machines répressives ; eh bien, nous ne devons pas céder sur ces cas apparemment singuliers ; nous devons, nous aussi, comme si l’avenir de l’Iran et du monde en dépendait, nous battre pour la libération, ici d’un cinéaste, là d’un blogueur embastillé, là d’une institutrice azérie condamnée à la lapidation ; nous devons, puisque ces furieux l’ont déclarée, gagner cette bataille des symboles.

Sur le plan politique, ensuite : les démocraties, les Nations-Unies, le monde, viennent, une fois n’est pas coutume, et face à la crise ivoirienne, de montrer ce qu’il était possible de faire, et quelles sanctions pouvaient être prises, face à un État hors-la-loi ; eh bien Ahmadinejad vaut bien Laurent Gbagbo; emprisonner Jafar Panahi, ou Mohammad Rasoulof, n’est pas moins exorbitant à la loi internationale et au droit que de truquer une élection (d’autant qu’Ahmadinejad a fait les deux et qu’il a commencé, lui aussi, en juin 2009, avant d’emprisonner Panahi, par voler leur vote aux Iraniens) ; alors traitons l’un comme nous traitons l’autre ; gelons les avoirs du régime iranien comme nous gelons les avoirs du régime ivoirien ; déclarons Ahmadinejad, Khamenei, leurs familles, leurs ministres, persona non grata à l’extérieur de l’Iran : et, last but not least, mettons en œuvre le système de sanctions dont chacun sait ce qu’il devrait être et dont nul n’ignore que le régime n’y survivrait pas six mois.

Il dépend de l’essence qu’il importe : couper le robinet et les pompes contribuerait, sans aucun doute, au soulèvement qui gronde dans les rues de Téhéran, Ispahan, Tabriz ou Qom.

Il vit du pétrole que le monde et, en particulier, les États-Unis lui achètent : les États-Unis, la chose est peu sue, ont reconstitué leurs réserves à un niveau tel qu’ils peuvent passer des années à boycotter le pétrole des mollarques.

Nous n’avons, de toutes façons, plus le choix.

C’est, aujourd’hui, la fermeté – ou, demain, la tragédie. »

Tribune dans Libération le 23 décembre 2010.


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