Régis Debray


Par Philippe Boggio

Bernard-Henri Lévy et Régis Debray sont tous deux normaliens et lecteurs de Malraux. Les deux écrivains ont avancé ensemble, en parallèle, ils se sont croisés, pour mieux se séparer. Le temps de l’entente a laissé place à celui du débat et de la discorde. Philippe Boggio revient sur la trajectoire mêlée de ces frères ennemis, Debray et BHL.

Régis Debray, l’aîné de Normale Sup’

Les jeunes qui intègrent l’école Normale Supérieure en 1968, parmi les prestiges de la place, sont invités à manifester une vive sympathie pour l’un de leurs ainés, Régis Debray, ce Normalien exemplaire qui purge une peine de 30 ans de prison dans une geôle de Camiri, pour avoir suivi le Che dans le maquis de Bolivie.

Lauréat du concours d’entrée, reçu cinquième à l’agrégation de philosophie, cet élève de Louis Althusser, lecteur de Malraux, est un fils de bonne famille, père et mère avocats parisiens, engagés à droite, mère sénatrice gaulliste, alors que Régis, leur fils, s’est inscrit à l’Union des étudiants communistes. Il y prône la révolution, la Révolution dans la révolution, même, titre du livre radical que le jeune intellectuel publie chez Maspéro au retour de son premier voyage en Amérique latine, dans lequel il théorise le recours aux « focos », ces foyers insurrectionnels que Fidel Castro et Ernesto Guevara souhaitent, depuis Cuba, étendre à l’ensemble du continent.

Après un procès au retentissement international, en novembre 1967, au cours duquel Régis Debray avait notamment dénoncé le rôle de la CIA auprès des régimes militaires d’Amérique latine, et le rôle joué par les agents américains dans l’arrestation et l’exécution du Che, le 9 octobre 1967, la France, trois ans et demi plus tard, avait obtenu du gouvernement bolivien la libération du Normalien. Dès son intégration dans l’école, Bernard-Henri Lévy avait éprouvé un fort sentiment d’admiration pour le reclus de Camiri. Il était tombé, un an plus tôt, sur un long portrait de Régis Debray dans Le Nouvel Observateur (24 mai 1967), signé par Olivier Todd, qu’il avait lu et relu, et même punaisé au mur de sa chambre. « Des hommes de sa génération, écrivait le journaliste, avec une générosité parfaitement équilibrée par sa rigueur, Régis Debray est sans doute un des plus contemporains de notre présent à tous[1] ».

Bernard-Henri Lévy avait retrouvé là, au creux des pages de l’hebdomadaire, un modèle d’engagement, un romantisme révolutionnaire, fidèle à celui auquel il aspirait pour lui-même, forgé – pour lui aussi – chez Malraux, et dans l’exemple donné par son père, André Lévy, qui avait rejoint la guerre d’Espagne, à 20 ans, puis les troupes de la France Libre. Le jeune Bernard avait eu une inspiration : il avait volé un peu d’argent dans le portefeuille paternel et il avait filé vers Marseille, où il espérait embarquer pour l’Afrique. Mais il avait tourné en rond deux jours dans la cité phocéenne, finalement incertain de ses choix. Il était rentré à la maison pour essuyer la plus mémorable des engueulades, mais il savait qu’il repartirait, et que Régis Debray n’en serait pas pour rien.

Le temps des critiques

L’aîné connut-il la force de l’admiration que lui avait voué son cadet ? Pas certain. Après son retour à Paris et sa rupture avec le castrisme, Régis Debray avait glissé peu à peu dans un certain souverainisme ombrageux, avec pour conséquence collatérale de se ranger au côté de ceux que BHL insupportait souvent, avec son cosmopolitisme, ses empressements intello-médiatiques ; et au sujet du marxisme, l’outrance radicale des Nouveaux Philosophes, qu’il incarnait, et leur hâte, dira un autre philosophe, Alain Badiou, « de jeter le bébé avec l’eau du bain ». Quand BHL publie La Barbarie à visage humain, en 1977, Régis Debray partage les critiques virulentes d’intellectuels comme Gilles Deleuze contre les nouveaux philosophes, et donné au Nouvel Observateur un texte intitulé « les pleureuses du printemps » : « Le sujet est assez sérieux, écrit notamment Régis Debray, pour qu’on pense à se documenter […] Nos juges blasés n’ont pas de ces mesquineries. Ils savent par avance, c’est à dire qu’ils parlent sans connaissance de cause[2]. »

Régis Debray, cependant, ne s’acharne pas. Il travaille ses textes critiques sur le fond, puis délaisse le sujet BHL jusqu’à la prochaine saillie médiatique du Nouveau philosophe. Alors Régis Debray parait se réveiller. « Il faudra bien alors, note BHL à son propos dans une chronique du Matin, à l’automne 1981, qu’il admette la nature presque phobique de sa crispation anti-médias. Le fond d’épouvante et de panique où elle est venue s’inscrire. Tout le flot de fiel et de bile puritaine qui s’y est tout à coup exprimé[3] ».

Le dialogue Debray-BHL

Ils en sont là, en 1989, apparemment très éloignés l’un de l’autre, à les lire. Jérôme Clément, président du directoire de la Sept, va pourtant réussir à les réunir. Cet énarque du PS, collaborateur de François Mitterrand, ami de Régis Debray, déteste à peu près tout chez Bernard-Henri Lévy, en particulier d’avoir pu trouver du « fascisme » dans la culture socialiste. Il se querelle même régulièrement à son propos avec sa sœur, la philosophe Catherine Clément, mieux disposée à l’égard de BHL.

En 1989, Jérôme Clément connait de graves difficultés avec la chaine franco-allemande : à la différence des Allemands, très disciplinés, la puissance publique française néglige ses obligations techniques et financières. Il a pensé à un texte, en faveur de l’audiovisuel européen, et sollicité l’ami Debray, qui, en juillet, séjourne dans le sud de la France. Pourquoi BHL, pour un dialogue ? Parce que comme beaucoup de détracteurs de Bernard-Henri Lévy, il prête au philosophe une forte influence et des sympathies parmi les politiques.

Les deux Normaliens, parallèlement à la préparation d’une tribune pour Le Monde, tombent d’accord pour correspondre pendant l’été. Ils ont tellement de querelles à vider. Mais ils vont le faire sérieusement, en approfondissant certains thèmes, en soignant attaques et défense. Ils doivent en être eux-mêmes surpris : on découvre à les lire combien leur opposition compte de malentendus, de préjugés, souvent complaisamment fournis par la corporation. Chacun va devenir l’adversaire préféré de l’autre, et souvent ils vont faire, sur eux, confidence d’inquiétudes que généralement on réserve à ses fidèles.

Jérôme Clément les réunit à la fin de l’été, pour un week-end à la Colombe d’or, à Saint-Paul de Vence, pour mettre une dernière main à leur texte de presse. Les imagine-t-on à la piscine de l’hôtel, ou tôt le matin, solitaires, prenant un café à la table d’Yves Montant ? « Le grincheux » et le matamore ? Ils font un homme heureux, Jérôme Clément, qui à partir de leur tribune libre va trouver des alliés et les moyens de sauver à la fois sa présidence et sa chaîne, en préparant la naissance d’ARTE. Les deux Normaliens ont décidé de prolonger leur correspondance. Il est même question d’un livre, en coédition, Gallimard-Grasset. Ne rien se passer, mais à la loyale, en pariant sur la noblesse du rival…

Les limites de l’entente cordiale

Toutefois, l’exercice ne dépasse pas l’hiver. Fatigue de soi autant que de l’autre ? C’est sans doute BHL qui cède le premier. Avec élégance néanmoins : il reproduit dans ses Questions de principe une interview de Régis Debray, mené par son ami Gilles Herzog, en offrant à son détracteur la possibilité rare d’éreinter BHL… dans un livre de BHL.

Cela ne tourne au vinaigre qu’à propos de la Bosnie et du Kosovo, au début des années 90. Fidèle à la ligne qu’il défend face à la manière, émotionnelle, « romantique », croit-il même, de Bernard-Henri Lévy, Régis Debray publie un texte des plus critiques, d’inspiration souverainiste, dans Le Monde (24 mai 1994). BHL lui répond du tac au tac, le lendemain. Pendant la crise du Kosovo, Régis Debray part en reportage à Pristina et à Belgrade pour Marianne. Même affrontement, par presse interposée. Oubliés les efforts de rapprochement, en tout cas de meilleure compréhension : dans un texte pour Le Monde, Bernard-Henri Lévy use en toute conscience de cette grandiloquence, de cette indignation, que Régis Debray lui reproche si souvent : « […] passion de s’aveugler, de décevoir ? Suicide en direct, d’un intellectuel ? Dommage. Adieu, Régis[4] ».

Note de bas de page (n° 1)

Olivier Todd, portrait de Régis Debray in Le Nouvel Observateur, 24 mai 1967.


  1. Olivier Todd, portrait de Régis Debray in Le Nouvel Observateur, 24 mai 1967.

  2. Note de bas de page (n° 2)

    Régis Debray, « Les pleureuses du printemps » in Le Nouvel Observateur, 13 juin 1977.

  3. Régis Debray, « Les pleureuses du printemps » in Le Nouvel Observateur, 13 juin 1977.

  4. Note de bas de page (n° 3)

    Bernard-Henri Lévy, in Le Matin, 1981.

  5. Bernard-Henri Lévy, in Le Matin, 1981.

  6. Note de bas de page (n° 4)

    Bernard-Henri Lévy, in Le Monde, 25 mai 1994.

  7. Bernard-Henri Lévy, in Le Monde, 25 mai 1994.