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Yves Saint Laurent

Par Félix Le Roy

« Dans cette drôle de vie, un peu chaotique, qui est la mienne, il a effectivement une place, une vraie place » a écrit Bernard-Henri Lévy à propose d’Yves Saint Laurent. Le philosophe, qui a siégé au conseil d’administration de la célèbre maison de couture pendant quelques années, a posé ce qu’il appelle « la question Saint Laurent ». Le couturier est, à ses yeux, un artiste qui possède les génies de la mémoire et de la modernité, qui créa une œuvre, comme un musicien, un écrivain, ou un sculpteur.

Portrait réalisé par Irving Penn en 1983 en noir et blanc d'Yves Saint Laurent qui dissimule son visage derrière sa main.
Yves Saint Laurent par Irving Penn en 1983.

Yves Saint Laurent contre les néomaniaques : un artiste de la mémoire

Yves Saint Laurent, le « grand dandy proustien[1] », a passionné Bernard-Henri Lévy. Ce sont les premiers mots, l’évocation de cette passion, de la préface – parlant de ce texte il dira dans Pièces d’identité : « je lui ai consacré un texte […] auquel je tiens[2] » – qu’il offre à un album, Yves Saint Laurent par Yves Saint Laurent, publié par Herscher à l’occasion d’une exposition dédiée au créateur au Musée des Arts de la Mode de Paris en 1986. On y découvre, dans cet ouvrage, une biographie parsemée de textes de Sagan, Dino Buzzati et Diana Vreeland, quelques morceaux choisis de la correspondance de Saint Laurent, son hommage à Christian Dior, mais aussi un texte de Pierre Bergé sur son génie du dessin, ainsi que des commentaires d’Hélène de Turckheim. Un ouvrage riche, d’une élégance rare, très YSL. Un livre d’art, véritablement, pour un artiste : c’est l’idée de Bernard-Henri Lévy. Il s’agit pour lui de poser la « question[3] » Saint Laurent, d’interroger sa « situation[4] » dans l’époque, la place en somme de ce qu’il n’hésite pas à désigner comme « l’œuvre Saint Laurent[5] ». Le couturier en artiste, apparaît en costume de peintre, d’orfèvre, de raconteur d’histoires pour qui les phrases sont suspendues à un fil de caftan, au lacet d’une saharienne, au revers d’un smoking. Hommage donc, à Yves, portrait de l’éternel jeune homme de l’avenue Marceau en artiste, et réflexion sur la mode, sa fièvre, sur ce que Barthes appelait – Lévy nous le rappelle – la « néomanie[6] ».

S’il existe une signature Saint Laurent, c’est que ce dernier défie, tout en se pliant au jeu des collections qui se chassent entre elles, la folie du changement. Il crée, selon Bernard-Henri Lévy, un autre système de la mode, celui de la réminiscence, où le renouvellement est supporté par les « invariants de l’ensemble du trajet[7] » du couturier. La mode est alors peuplée de « fétiches, réputés indémodables, dont les vrais amateurs savent qu’ils seront là[8] » ; la mode par l’indémodable en somme, l’inscription d’une œuvre dans le temps par l’intemporel, la fidélité à soi-même, et donc, l’apparition d’un style, puisque « le style – ou la griffe – c’est ce noyau de permanence qui, parce qu’il résiste à la révolution programmée, fait qu’un grand couturier peut changer sans se renier[9]. » Saint Laurent, mémorial de lui-même, « retaille, retravaille, recommence, repense […], taille, coud, brode, refile, faufile, fronce ou repique le drap de sa mémoire[10] », c’est son talent : se souvenir. Lévy interroge ici le rapport de la mode au temps, à son amnésie perpétuelle, ce côté tout-au-présent, sans Histoire, face auquel Saint Laurent se rebelle. La couture devient un travail de musicien nous dit-il, avec des modulations de thèmes, des variations sur des motifs et des déclinaisons de partitions, et renvoie de ce fait à une impossibilité de composer avec les caprices de la mode, à son culte des « verdicts de collections[11] » et à l’arrogance des lignes qui s’imposent d’une maison l’autre :

Pour imposer une ligne, encore faut-il en avoir une – et qu’en travaillant comme il le fait, en s’enfermant dans sa mémoire, en affinant indéfiniment la même blouse essentielle, bref en opérant sur une ligne temporelle plus longue que celle de la seule collection et en élargissant de la sorte la taille de son « unité de goût », il invente quelque chose – disons, pour simplifier, une élégance, dont nul ne sait, assurément, par quel volatil mystère elle parvient à s’accréditer mais dont il est clair, au moins, qu’elle ne s’impose ni ne se décrète[12].

Yves Saint Laurent et l’esprit de « la vraie modernité »

Si Yves Saint Laurent cultive un art du souvenir dans ses créations, il incarne également, pour Bernard-Henri Lévy, dans un même geste, « les techniques, les valeurs et l’esprit de la vraie modernité[13] ». Par son humour notamment, son côté éternel joueur, une propension à la parodie voir au gag qui fait de lui un couturier anticlassique, antiacadémique, à travers notamment les créations dont Lévy dresse l’inventaire avec drôlerie : « la robe pop, le pyjama de soie, le manteau tapisserie, le sirène look de 1975, la robe bulle, la robe rock, la robe cocktail de taffetas, le fit révolution, ou bien l’imper-serpent[14] ». Il perçoit là un héritage de l’Elsa Schiaparelli des années 30 avec son chapeau à tiroir façon Dali, ou du Dior de 59 avec ses modèles « Lolita », « Coquine », « Motard », « Tricheuse ». Pourtant Saint Laurent n’est pas un homme de la grossière provocation, Bernard-Henri Lévy verrait plutôt en lui un homme de transgression :

Si Saint Laurent est moderne c’est parce qu’il a compris que les provocations les plus réussies, celles qui laissent dans les esprits le parfum le plus insistant, sont celles qu’un Georges Bataille appelait « transgressions » et qui ont ceci de particulier, disait-il, qu’elles n’excèdent jamais une frontière sans, du même pas, la confirmer. S’il est moderne c’est, plus précisément, et dans le détail même de son travail, parce qu’il a compris mieux que quiconque tout le parti qu’il pouvait tirer d’une transgression généralisée de toutes les frontières, ou presque, dont ses prédécesseurs s’accommodaient.

Cette transgression pour l’auteur de « La Question Saint Laurent » se retrouve dans le travail de la matière, le créateur assemblant au gré de ses inspirations – de la Chine au Pérou en passant par Marrakech – « les tissus les plus nobles et les étoffes les plus ordinaires – taffetas et vinyls, soies et jersey, satin des fourreaux brodés et imprimés des robes patchwork. […] il se permet d’aller chercher, à la façon du pop art s’appropriant des canettes de bière pour les faire entrer dans des œuvres, de vraies tuniques normandes ou d’authentiques cabans de marin[15] ».

La transgression c’est également d’avoir court-circuité le partage entre la rue et la haute couture.

C’est aussi, et surtout, d’avoir entamé, malmené, et retracé la frontière qui sépare les femmes et les hommes, le temps d’un blazer ou d’un smoking, transgression « qui aura le plus pesé sur les mœurs et l’esprit de l’époque[16] ». Il ne s’agit pas d’intégrer à l’état brut des éléments du vestiaire masculin dans le vestiaire féminin, mais d’un véritable passage à travers et au-delà d’une frontière des sexes, des identités figées, de deux univers :

Ce qu’il y avait de nouveau (et de réellement révolutionnaire !) c’est qu’en traversant la frontière, les éléments en question avaient en quelque sorte changé de visage, d’identité et de statut – comme si la logique de la transgression, poussée jusqu’à son terme, avait provoqué l’avènement d’être neufs, parfaitement originaux, qui n’avaient plus d’autre ancrage, tout à coup, que dans la collection qui les baptisait. Le blazer n’était plus un blazer. Le smoking n’était plus un smoking. […] Ce que Saint Laurent a de moderne, derechef, c’est que, chaque fois, comme tous les créateurs authentiques, il dénature ce qu’il emprunte, transfigure ce qu’il intègre : pas un élément, pas un fragment de réel qui, en passant au prisme de son style, ne change radicalement de sens[17].

Portrait du couturier en écrivain ? En sculpteur ?

L’ultime trait de modernité de Saint Laurent est, pour Bernard-Henri Lévy, ce qu’il désigne comme « son goût de la citation[18] ». Il y a les robes Matisse et Mondrian, les collections dédiées à Picasso, Cocteau, Aragon ou Apollinaire. Et puis il y a les citations qui deviennent des interprétations, dans des créations où la référence ne dit pas son nom : « il mixe, malaxe, mélange, métisse […], il fait une couture véritablement intelligente qui brûle ses citations à mesure qu’elle les absorbe ». Qui pourra reconnaitra ici une page de Proust, et là telle infante de Goya, telle mesure de Verdi. Yves Saint Laurent, nous rappelle Bernard-Henri Lévy, expliquait à Françoise Sagan qu’une robe c’est d’abord, et avant tout, un geste, la couleur, le drapé, la silhouette viennent après. Ainsi le philosophe rapporte une conversation avec le couturier, chez lui, en compagnie de Pierre Bergé, dans la veille angoissée d’une collection :

Yves Saint Laurent […] m’expliqua que c’était à chaque fois comme une longue brume, tout à fait indéchiffrable, où signes, gestes, citations, couleurs, images, se croisent, sans se répondre, s’ébauchent sans prendre forme ; rien ne vient, répétait-il, vraiment rien, pas même un brouillon, un raté, un vêtement moyen ou perfectible – et ce jusqu’au moment […] où, par on ne sait quel effet de grâce, dans l’éblouissement d’une éclaircie parfaitement imprévisible, tout s’arrange, tout s’ordonne et la collection vient tout d’un coup. Je l’ai écouté, ce jour-là. Je me suis gardé de l’interrompre. Mais quand il a eu terminé, je lui ai tout de même dit que c’était ainsi, exactement ainsi, que cela se passe pour un écrivain : qu’est-ce que la fameuse angoisse de la page blanche sinon cette buée de mots qui ne « prennent » pas, qui vous filent entre les doigts, qui sont là, au bout de la plume, comme si un charme malin les dissuadait de s’articuler ? Et qu’est-ce que cette euphorie, au contraire, qui vous envahit à l’instant magique de l’écriture sinon le même sentiment qu’au terme d’une longue nuit où rien de visible ne s’est produit, tout cristallise, tout précipite, tout se met en place et se résoud en phrase[19] ?

Saint Laurent en écrivain donc. En sculpteur aussi (et peut-être surtout). Bernard-Henri Lévy observa le couturier dans ses séances de travail dans l’atelier du 5 avenue Marceau, et voit là un « extraordinaire spectacle que ce corps à corps ! Extraordinaire image que celle de cette épreuve du corps à quoi il soumet et le vêtement, et le mannequin[20] ! ». Il faut modeler la robe pour la faire advenir. « Dans ces moments-là, Yves Saint Laurent ne coud plus comme on peint ou écrit – mais comme on sculpte. Il faut l’avoir vu, oui, pour savoir comment un couturier peut retrouver soudain les gestes de la statuaire – « je fais ce marbre, pourrait-il dire, qui me sépare de ma statue[21] » ».

Note de bas de page (n° 1)

 Bernard-Henri Lévy, Préface à Yves Saint Laurent par Yves Saint Laurent (1986), repris dans Questions de principe II, Paris, Le Livre de Poche, coll. « Biblio essais », p. 43.


  1.  Bernard-Henri Lévy, Préface à Yves Saint Laurent par Yves Saint Laurent (1986), repris dans Questions de principe II, Paris, Le Livre de Poche, coll. « Biblio essais », p. 43.

  2. Note de bas de page (n° 2)

     Bernard-Henri Lévy, Questions de principe XI : Pièces d’identité, Paris, Grasset, 2010, p. 48.

  3.  Bernard-Henri Lévy, Questions de principe XI : Pièces d’identité, Paris, Grasset, 2010, p. 48.

  4. Note de bas de page (n° 3)

     Bernard-Henri Lévy, Questions de principe II, op. cit., p. 43.

  5.  Bernard-Henri Lévy, Questions de principe II, op. cit., p. 43.

  6. Note de bas de page (n° 4)

     Idem.

  7.  Idem.

  8. Note de bas de page (n° 5)

     Idem.

  9.  Idem.

  10. Note de bas de page (n° 6)

     Ibid., p. 44.

  11.  Ibid., p. 44.

  12. Note de bas de page (n° 7)

     Idem.

  13.  Idem.

  14. Note de bas de page (n° 8)

     Idem.

  15.  Idem.

  16. Note de bas de page (n° 9)

     Idem.

  17.  Idem.

  18. Note de bas de page (n° 10)

     Ibid., p. 45.

  19.  Ibid., p. 45.

  20. Note de bas de page (n° 11)

     Ibid., p. 46.

  21.  Ibid., p. 46.

  22. Note de bas de page (n° 12)

     Ibid., p. 47.

  23.  Ibid., p. 47.

  24. Note de bas de page (n° 13)

     Ibid., p. 48.

  25.  Ibid., p. 48.

  26. Note de bas de page (n° 14)

     Ibid., 48-49.

  27.  Ibid., 48-49.

  28. Note de bas de page (n° 15)

     Ibid., p. 50.

  29.  Ibid., p. 50.

  30. Note de bas de page (n° 16)

     Idem.

  31.  Idem.

  32. Note de bas de page (n° 17)

     Ibid., p. 50-51.

  33.  Ibid., p. 50-51.

  34. Note de bas de page (n° 18)

     Ibid., p. 51.

  35.  Ibid., p. 51.

  36. Note de bas de page (n° 19)

     Ibid., p. 54.

  37.  Ibid., p. 54.

  38. Note de bas de page (n° 20)

     Ibid., p. 55.

  39.  Ibid., p. 55.

  40. Note de bas de page (n° 21)

     Idem.

  41.  Idem.


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