Eh oui. Cela ne fait pas un mois que cette guerre a commencé. Et déjà les Norpois, les munichois, les culs de plomb de la diplomatie de salon, commencent de relever la tête et, la première stupeur passée, d’entonner leur refrain préféré : que faisons-nous dans cette galère ?

Les buts, d’abord, de la guerre. Ses « vrais » buts. Et si les alliés n’auraient pas un « agenda secret » et, en particulier, « pétrolier ». Ah les imbéciles ! Les faux malins qui, à force d’interroger l’envers caché des choses, finissent par ne pas voir ce qu’ils ont pourtant sous les yeux ! A savoir que, pétrole pour pétrole, il y avait un moyen simple de s’assurer le contrôle du pétrole libyen et que ce moyen c’était de ne rien toucher, de ne surtout rien changer et, comme on le faisait depuis des décennies, de traiter avec Kadhafi. Sarkozy a tous les cynismes que l’on voudra. Mais pourquoi, dans cette affaire, ne pas avoir l’élémentaire honnêteté de reconnaître sa part de sincérité ?

La longueur de cette guerre, ensuite. Cette façon qu’elle a, quand on l’espérait fraîche et joyeuse, de « s’enliser » dans les sables du désert libyen. Grotesque, là encore. Summum de mauvaise foi. Car – outre que quatre semaines ce n’est ni les dix ans de la guerre d’Afghanistan ni les dix semaines de celle du Kosovo – il y a une raison, et une seule, qui fait que les opérations durent au-delà du sauvetage, réussi, de Benghazi. Et cette raison c’est la stratégie d’un Kadhafi qui s’est bunkerisé dans ses autres villes et a fait de leurs habitants autant de boucliers humains. A partir de quoi, deux stratégies possibles. Ou bien taper dans le tas ; et alors, oui, les choses iront vite (l’on ne s’étonnera d’ailleurs pas de voir au premier rang de ceux qui trouvent le temps long le bourreau de Tchétchénie, Vladimir Poutine). Ou bien se soucier des civils ; ne pas perdre de vue que c’est eux, les civils, que la communauté internationale a donné mandat de protéger ; et, alors, il faut le temps qu’il faut (et il faut, pour le nier, être drogué au temps court, ivre d’immédiateté ou, pire, irresponsable).

L' »amateurisme » des insurgés. La manie qu’ils auraient, quand on les bombarde à 10 kilomètres et qu’ils n’ont à opposer aux canons et aux tanks que des RPG7 dont la portée ne dépasse pas 200 mètres, de « détaler comme des lapins ». On voulait bien venir à leur secours. Pardon : au secours de la victoire. Mais de là à les sauver, peut-être à les armer, de là à laisser le temps à ces professeurs, ingénieurs, chauffeurs de taxi, étudiants, humbles marchands, de se constituer en une armée, il y a un pas que nos stratèges de café du commerce refusent de franchir. Salauds de pauvres ! Pieds nickelés ! Bras cassés ! Pour ça que nous nous battons ? Pour ce peuple de gueux qui n’ont d’autre arme, pour l’instant, que leur enthousiasme et leur vaillance ? Encore un peu et l’on regretterait le professionnalisme, le métier, l’esprit de résistance (mais oui, j’ai entendu cela…) des mercenaires de Kadhafi.

Quatrième objection. Le Conseil national de transition. Que sait-on, après tout, de ce Conseil aux contours « nébuleux » ? Et la France, en le reconnaissant, n’est-elle pas allée trop vite en besogne ? Là encore, on se moque du monde. Et il y a, dans cette manière de dépeindre je ne sais quel pouvoir occulte, une Angkar comme au Cambodge, la boîte noire d’une Libye moins libre qu’elle ne le dit, il y a dans cette manière de semer le doute et d’insinuer, en réalité, le pire, quelque chose de profondément pervers. Car les membres de ce Conseil sont connus. Leurs biographies sont transparentes. Ce sont tantôt des ralliés dont la tête a été mise à prix par Tripoli et dont chacun connaît l’itinéraire, tantôt des hommes neufs mais qui parlent à qui veut et à visage découvert. Mais il est vrai qu’il faut, pour lever le prétendu mystère, prendre la peine d’aller jusqu’à Benghazi…

Et puis Al-Qaeda… Ah ! Al-Qaeda… Sous prétexte que, parmi les djihadistes étrangers partis, jadis, se battre en Irak, une petite majorité était libyenne, on en déduit qu’il y aurait, au sein de la Libye libre d’aujourd’hui, une majorité de djihadistes. Le sophisme, là, n’est pas seulement pervers, il est abject. Et c’est l’abjection même, par parenthèse, qui, voilà quinze ans, à Sarajevo, inférait de la présence d’une poignée d’Iraniens au sein du 7e corps de l’armée bosniaque, à la probable naissance, au coeur de l’Europe, d’un Etat fondamentaliste – et à la nécessité, donc, de laisser mourir la Bosnie tout entière. La vérité, en la circonstance, est simple. Qu’il y ait quelques djihadistes infiltrés à Derna ou Benghazi, c’est possible. Que ce type d’agents dormants profitent du désordre de la guerre pour renforcer leurs positions, c’est probablement la règle. Mais qu’ils aient un rôle significatif dans les rangs des insurgés est un mensonge que n’accréditent, pour l’heure, que d’insaisissables témoignages commandités par un kadhafisme à bout d’arguments et aux abois.

J’ajoute que la meilleure manière de livrer la Libye au chaos serait d’abandonner au milieu du gué ceux que nous avons encouragés et, à la dernière minute, de céder aux sirènes qui voudraient nous convaincre de sauver ce qui peut l’être du régime de Kadhafi. Lui, pour le coup, est non seulement un massacreur de civils, un haïsseur patenté de l’Occident et des valeurs démocratiques, l’ennemi déclaré du printemps arabe et, demain, africain – mais l’un des champions du monde, toutes catégories confondues, du terrorisme. Plus que jamais, cet homme-là doit dégager.


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