Du rapport sur la torture rendu public, la semaine dernière, par le Sénat des États-Unis il faut tirer trois leçons – la première est terrible, mais les deux autres sont encourageantes. Le premier enseignement de l’affaire, c’est, en effet, qu’il est possible à l’agence de renseignement de la plus puissante démocratie du monde de torturer sur une grande échelle, d’agir en violation des conventions internationales les plus sacrées, de gérer des prisons secrètes dans des pays amis, de mentir, bref, d’opérer, six ans durant, dans l’illégalité, sans rendre compte aux autorités de tutelle ou en rendant, ce qui est pire, des comptes trafiqués.

Le président des États-Unis ne savait pas. Son vice-président, au moins la première année, semblait ne pas savoir non plus. Le ministère de la Justice, le Congrès, la presse ont été systématiquement bernés. Et je ne parle pas de l’aveu livré, lors de sa conférence de presse, par l’actuel directeur de l’agence, John Brennan : des fonctionnaires mal formés et sans expérience… des conflits de procédure avec le FBI qui n’ont pu qu’entraver la juste lutte contre le terrorisme… le risque surréaliste et, pourtant, bien réel de voir un juge, demain, contraint de libérer et de remettre dans la nature un djihadiste dont le crime aurait été révélé par des méthodes contraires à la loi… bref, une CIA qui, dans cette bataille vitale, non seulement pour les États-Unis, mais pour le monde, naviguait en terre inconnue et dans l’amateurisme le plus total… C’est un tableau effarant. C’est le scénario catastrophe que les antiaméricains les plus fous, les conspirationnistes les plus enragés, n’avaient pas osé imaginer. Et c’est, pourtant, ce qui s’est passé.

L’extraordinaire vitalité de la démocratie

La bonne nouvelle, en revanche, c’est que la même démocratie a fait la preuve, une fois de plus, de son extraordinaire vitalité, de sa capacité à se ressaisir, à regarder ses crimes en face et, pensant apparemment contre elle-même, à renouer, en réalité, avec ses valeurs fondatrices. On pourra épiloguer sur le puritanisme d’une Amérique obsédée par les taches (Philip Roth) susceptibles de ternir sa pastorale. Et il se trouvera toujours des esprits forts pour moquer cette nostalgie de l’innocence (Tocqueville) qui est l’un des traits de ce pays et dont les conséquences sont parfois ridicules ou absurdes.

N’empêche. Il y avait quelque chose de beau dans le spectacle donné au monde par la sénatrice Dianne Feinstein lisant, d’une voix émue, le résumé de ces 500 pages accablantes pour son pays. Le président Obama a trouvé des accents justes dans le difficile exercice consistant à ne rien lâcher de ses responsabilités de commandant en chef chargé de la sécurité de ses concitoyens – tout en ne cédant rien, pour autant, sur le corps de principes qui forment le credo de la nation et sont, à la fin des fins, sa meilleure arme contre les barbares. Et, quant à la majorité républicaine, elle a trouvé une voix digne des grandes consciences de l’histoire de son parti en la personne du sénateur John McCain tonnant, du haut de sa propre expérience d’ancien prisonnier de guerre et d’ancien torturé, que la torture n’est pas seulement immonde mais qu’elle ne sert à rien…

L’Amérique n’est jamais si grande que dans ces moments de crise, de doute et de sursaut. Elle n’est jamais si forte que lorsqu’elle est forte, aussi, de ce goût pour la vérité. Citoyen d’un pays qui a eu à faire face, lui aussi, pendant et après la guerre d’Algérie, à une situation de ce type et qui mit, non pas des années, mais des décennies à dissiper le mensonge d’État et à reconnaître l’étendue des crimes commis au nom de la France, je ne peux que saluer bien bas l’exemple donné ici.

Abject et inutile

D’autant qu’il s’est passé une troisième chose, pendant ces journées – peut-être plus importante encore. On connaît les termes du débat, vieux comme la torture mais récemment réactivé par des intellectuels comme Michael Walzer : sans doute la torture est-elle moralement répugnante – mais que faire lorsque l’on sait qu’une bombe à retardement va exploser et que l’on a sous la main celui qui l’a posée ? Eh bien, le plus extraordinaire dans ce rapport sévère, sans fioritures ni littérature, c’est qu’il cloue définitivement le bec aux tenants de cette théorie en forme d’apologue.

Et ce, parce qu’il montre, sur pièces, que, dans la longue guerre livrée au terrorisme : 1. les bonnes informations recueillies par la CIA (par exemple, la localisation de Ben Laden) l’ont été sans recours à la torture ; 2. en vertu du principe, connu depuis les anciens Grecs, qui veut qu’un homme torturé perd le sens de la réalité et dit n’importe quoi, la plupart de celles obtenues par la torture se sont révélées fausses, fantaisistes ou inutiles (c’est le témoignage du Français, enfermé deux ans et demi à Guantánamo, Mourad Benchellali) ; 3. on a vu des prévenus qui avaient parlé sans être torturés mais qu’on a, ensuite, histoire qu’ils en disent un peu plus, décidé de torturer quand même, soit s’enfermer dans le mutisme (Abd al-Rahim al-Nashiri, l’homme de l’attentat contre l’USS Cole), soit revenir sur des informations déjà données et en produire des versions contradictoires (Khalid Sheikh Mohammed, à propos de l’attaque avortée contre l’aéroport de Londres).

Abject et inutile. Transformant ses victimes en viande suppliciée et, en même temps, ne servant à rien. C’était l’argument de Johanna face à Frantz dans Les Séquestrés d’Altona. C’était Sartre, Camus et Malraux contre les partisans de la « question ». C’est la leçon de philosophie pratique que, depuis la colline du Capitole, vient juste de nous donner le peuple américain.