Oui, tout bien pesé, en dépit des effets pervers, voire des risques, que tout le monde a soulignés, je suis partisan d’une loi interdisant clairement le port du voile à l’école.

J’en suis partisan, d’abord, par attachement au principe de laïcité. Cela n’a l’air de rien, la laïcité. Cela finit, avec le temps, par sonner comme un slogan ronflant, un peu creux, IIIe République, désuet. Or, qui dit laïcité dit émancipation des sujets par rapport aux disciplines et carcans religieux, donc liberté. Qui dit laïcité dit mise à distance, au sein de l’espace public, de toutes les appartenances spirituelles ou communautaires, donc égalité. Qui dit laïcité dit construction d’un espace citoyen ou` hommes et femmes communient quelles que soient leurs croyances et leur foi, donc fraternité. La laïcité, en d’autres termes, n’est pas un élément parmi d’autres de la pensée républicaine, c’est sa devise. Ce n’est pas un corollaire de la démocratie telle qu’elle s’est bâtie, en France, au fil des deux derniers siècles, c’est son principe. En sorte que céder sur cette laïcité, céder au chantage de ceux qui, au nom – et c’est un comble ! – de la liberté d’expression ou de mœurs voudraient nous imposer leur fanatisme, c’est viser la République au cœur.

Je suis partisan de cette loi, ensuite, à cause de ce que signifie, dans un cadre politique général, cette offensive des partisans du foulard. Une chose est, en effet, la poignée de jeunes filles dont, chaque année, depuis vingt ans, les chefs d’établissement avaient à arbitrer, au cas par cas, la situation. Une autre est ce climat nouveau dans lequel la France semble baigner et qui culmina, l’autre samedi, dans les rues de Paris et d’ailleurs, avec ces étranges manifestations menées par un Parti des musulmans de France jusqu’ici presque inconnu, mais qui donna, ce jour-là, plus de raisons qu’il n’en faut pour se voir dissous et interdit. Le problème, alors, ce n’était pas le voile, mais la volonté – sic – de semer la terreur et la zizanie. L’enjeu, ce n’était plus les quelques centaines de jeunes filles embrigadées par des prêcheurs sans science ni conscience, mais la journaliste française et juive dont on conspua le nom. L’affaire du voile, autrement dit, n’était plus qu’un levier dans la longue épreuve de force entre les valeurs démocratiques et ce qu’il faut bien appeler l’intégrisme. Considérons-nous, oui ou non, que cet intégrisme est l’un des grands dangers du siècle qui commence ? Si oui, si nous estimons qu’il est bien là, le fascisme qui vient, alors cette loi est, plus que jamais, un signal politique nécessaire.

La troisième raison, c’est l’islam lui-même – la troisième raison, c’est cet autre islam qui, de Kaboul à Casablanca en passant par Paris, plaide pour un Coran qui serait adverse de celui-là et qui, en faisant le même chemin que, jadis, les autres monothéismes, en reléguant les exigences de la foi dans la seule sphère de l’intime et de la subjectivité, deviendrait compatible avec les principes de démocratie, de droits de l’homme, de tolérance. Est-ce lui ou son adversaire que nous voulons aujourd’hui appuyer ? Allons-nous, une fois encore, rééditer l’erreur qui nous fit jouer, naguère, les talibans contre Massoud, les imams saoudiens contre les Algériens persécutés ? Qui sommes-nous prêts à désespérer : celles et ceux qui, en islam, nous rappellent que le port du foulard n’est en aucune façon un commandement du Coran ou les partisans de la lapidation des femmes qui manifestaient, l’autre semaine, devant les consulats français, iranien et pakistanais ? Toute la question est là. Voter la loi, ce sera rendre service à l’islam en lui permettant de revenir à son message de miséricorde et de paix. Ne pas la voter, ou la voter du bout des lèvres, ce sera trahir ces adversaires de l’intégrisme qui sont l’honneur de l’islam d’aujourd’hui.

Car voici enfin la dernière, et peut-être la principale, raison d’être favorable à cette loi : les femmes elles-mêmes, le sort de ces jeunes Françaises musulmanes qui, même si elles n’en sont pas encore à se faire vitrioler lorsqu’elles contreviennent aux ordres des imams, sont les otages de ce triste débat. Cela a été dit cent fois. Mais la confusion ambiante, les doutes des uns ou des autres, l’ignorance générale quant à ce que disent réellement les textes sacrés obligent, semble-t-il, à le répéter. Le voile est un signe, non religieux, mais politique. Le voile est un signe, non de piété, mais de stigmatisation, de haine. Induire une femme à se couvrir, lui raconter – au mépris, je le répète, de la vérité des textes – que le port du hidjab serait un commandement sacré, lui cacher qu’il se trouve des commentateurs, et non des moindres, pour soutenir, par exemple, que le hidjab fut le privilège des femmes du Prophète et que c’est un péché d’orgueil, au contraire, de prétendre à leurs statut et dignité, c’est lui donner à croire que son visage est une offense à Dieu, son corps une source de péché, son sexe une souillure. Et c’est pourquoi il ne faut pas craindre de l’affirmer : par-delà même cette loi sur l’école, le combat contre le voile est un combat pour la liberté des femmes, donc pour les droits de l’homme, qui ne s’arrêtera pas à la réaffirmation des principes de laïcité.


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