Nous, intellectuels, écrivains, personnalités du monde politique et artistique, réaffirmons notre attachement inconditionnel à la valeur universelle des droits de l’homme et à la dignité de la personne humaine, notre condamnation sans appel de toutes les formes de racisme et de discrimination ainsi que notre profond respect pour le principe de tolérance.

Il ne saurait, en effet, être question pour nous d’oublier les tragédies qu’a connues notre siècle : le génocide du peuple arménien durant la première guerre mondiale et l’holocauste du peuple juif durant la seconde guerre mondiale. Nous en gardons la mémoire vivante, comme une blessure à vif, pour témoigner de notre fidélité aux millions de victimes d’une horreur sans précédent. Nous refusons d’oublier non pas seulement en vertu de l’imprescriptibilité du crime de génocide, mais aussi parce que nous refusons catégoriquement toute banalisation polémique du phénomène de génocide. C’est pourquoi cette mémoire vivante est une vigilance de tous les instants. Chaque fois que le refus de l’autre s’incarne dans une politique étatique, la menace de pogromes, d’exterminations massives, surgit à nouveau.

Or, en ce quarantième anniversaire de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, par quelle cruelle ironie de l’Histoire faut-il qu’un peuple, qui a déjà fait l’expérience dans sa chair de la violence génocidaire en 1915 dans l’Empire ottoman, soit confronté aujourd’hui à une situation qui ne peut que faire revivre un cauchemar non encore surmonté ? En effet, depuis quelques semaines les Arméniens de la RSS d’Azerbaidjan sont victimes de pogromes et de déportations massives sur lesquels nous estimons de notre devoir de porter l’attention de l’opinion publique et de la communauté internationale.

Ces massacres nous semblent d’autant plus monstrueux qu’ils surviennent comme une réponse brutale au minimum de revendications formulées, pacifiquement et au nom des droits de l’homme, par les Arméniens du Haut-Karabakh qui vivent dans la discrimination systématique depuis que Staline céda en 1923 tout à fait arbitrairement – et pour des considérations qui lui appartiennent – cette petite enclave arménienne à l’Azerbaidjan.

Les pogromes de Soumgait en février 1988 ont fait renaitre le traumatisme du génocide non seulement dans la communauté de la république d’Azerbaidjan, mais aussi en Arménie soviétique et dans toute la diaspora. Dans une lettre ouverte adressée au premier secrétaire du PCUS, M. Mikhail Gorbatchev, et datée du 21 mars 1988, l’académicien Andrei Sakharov n’hésitait pas à dire que ces événements tragiques et sanglants rappelaient le génocide du peuple arménien en 1915. Et récemment, dans le New York Times du 26 novembre, il déclarait que les massacres se déroulant actuellement à Bakou, à Kirovabad et ailleurs, constituaient une menace réelle d’extermination pesant sur les 600 000 Arméniens vivant en Azerbaidjan. Redoutant le pire, 200 000 personnes déjà ont fui l’insécurité absolue et la violence.

Devant la gravité des événements, nous demandons instamment aux autorités soviétiques et en particulier au Premier secrétaire, M. Mikhail Gorbatchev : 1) L’arrêt immédiat des massacres et leur condamnation catégorique de la part des autorités soviétiques. Que toutes les mesures soient prises pour assurer la sécurité des Arméniens et empêcher efficacement que de tels actes barbares ne se reproduisent. Nous sommes, à ce titre, surpris que lors des pogromes de Soumgait (en février 1988), l’armée soviétique – pourtant sur place – ait été débordée si vite par les événements. Mais il nous parait encore plus incompréhensible que, neuf mois plus tard, elle assure une défense encore bien plus mauvaise de la population arménienne résidant dans les grandes villes de la RSS d’Azerbaidjan. 2) Que dans l’esprit de la « glasnost », toute la lumière soit faite sur ces événements. A commencer par les pogromes de Soumgait qui, selon les sources officielles, auraient causé la mort de trente-deux personnes dont « vingt-huit Arméniens seulement ». Comment, dans ce cas, explique-t-on, entre autres, la présence à Erevan, capitale de la RSS d’Arménie, de plusieurs centaines d’orphelins survivants de ces pogromes et qui ont trouvé là un refuge ? Nous voulons toute la vérité. Nous voulons des informations qui ne soient pas tronquées, falsifiées, partiales. Nous voulons que la presse étrangère puisse se rendre sur les lieux pour être en mesure d’y effectuer correctement son travail. 3) Que les responsables des massacres soient traduits en justice, que la procédure juridique suivie et le déroulement des procès soient dignes de l’Etat de droit dont se réclame l’actuelle équipe dirigeante à Moscou.

Nous regrettons que le projet de devenir un Etat de droit se trouve, au début de sa réalisation, si gravement compromis par le fait même que des exterminations aussi massives soient toujours possibles en Union soviétique. Il y a là, sans doute, une lourde tradition, avec laquelle pourtant le nouveau premier secrétaire prétend vouloir rompre. Il est presque inutile d’ajouter que ce projet perdrait toute sa crédibilité si les massacres se poursuivaient, s’ils n’étaient pas condamnés et si les droits élémentaires de la personne humaine continuaient, comme auparavant, à n’être ni reconnus ni respectés, ainsi qu’en témoigne aujourd’hui tragiquement le sort réservé aux Arméniens vivant dans la région autonome du Haut-Karabakh et dans le reste du territoire de la république d’Azerbaidjan.

Les signataires de ce texte sont : MM. Miguel Abensour, Giorgio Agamben, Charles Alunni, Karl Otto Apel, Pierre Aubenque, Michael Benedikt, Jean Borreil, Michel Deguy, Jacques Derrida, Vincent Descombes, Stéphane Douailler, Roger-Pol Droit, Hans-Georg Gadamer, Fernando Gil, André Glücksmann, Jürgen Habermas, Leszec Kolakovski, Garbis Kortian, Pierre-Jean Labarrière, Philippe Lacoue-Labarthe, Claude Lefort, Emmanuel Levinas, Bernard-Henri Lévy, Steven Lukes, Jean-François Lyotard, Alan Montefiore, Jean-Piel, Jacques Poulain, Hilary Putnam, Jacques Rancière, Richard Rorty, Denis Rosenfield, Charles Taylor, Patrice Vermeren, Reiner Wiehl.


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