La première fois où j’ai vu Jorge Semprun, c’était en 1977, avec Colette, sa femme, et Yves Montand, son ami, dans un restaurant de la rue du Dragon où il avait ses habitudes.

Il avait déjà cette belle tête blanche qui le faisait ressembler à Don Diègue de Bivar, le père du Cid.

Il avait ce regard guerrier, mais qui se voilait, et devenait un peu spectral, quand il évoquait « ses » morts : aînés glorieux de la guerre d’Espagne ; compagnons de maquis puis de clandestinité ; camarades partis en fumée à Buchenwald.

Et puis cette voix mélodieuse qui pouvait, dans la même phrase, changer brusquement de registre : baissant d’un ton, comme s’il vous livrait un terrible secret, quand il revenait sur tel épisode tortueux et devenu, avec le temps, presque incompréhensible de la vie de Federico Sanchez, son double dans la lutte contre le franquisme – et grimpant vers les aigus, presque stridente, quand il s’enflammait pour les débats d’aujourd’hui.

Dans ma perception d’alors il était, d’abord, l’homme de cette clandestinité fascinante, et dont il était sorti depuis une quinzaine d’années à peine.

Il était l’homme d’une guerre d’Espagne qu’il était évidemment trop jeune pour avoir faite mais qu’il n’a jamais cessé, comme Hemingway, d’appeler « nuestra guerra », notre guerre.

Il était l’incarnation de cette autre guerre, de plus longue durée encore, qui fut la guerre contre le fascisme et qu’il mena, pour le coup, les armes à la main, dans les maquis de Bourgogne d’abord, puis, en avril 1945, à Buchenwald, dans la gueule même du diable.

Il était héroïque et modeste.

Il avait cette façon, qu’ont toujours eue les vrais héros, de ne parler qu’à demi-mot de soi et de ses hauts faits.

Mais il venait de publier « Autobiographie de Federico Sanchez » et il était, qu’il le voulût ou non, l’un des derniers représentants de cette race d’écrivains combattants dont on avait pu craindre qu’elle s’éteigne avec Malraux – mais non, il était là, lui, Jorge Semprun, avec son panache mystérieux.

Avec le temps, je l’ai lu.

J’ai découvert, pour commencer, que son antifascisme était un antifascisme sans limites, ne craignant plus de reconnaître le mufle de la Bête sous ses visages humains – celui de l' »émancipation communiste » telle qu’il y avait longtemps cru, trop longtemps, jusqu’à sa rupture avec le stalinisme, puis avec le Parti, au début des années 60.

Et puis j’ai découvert qu’il était, aussi, surtout, un écrivain magnifique, l’un des plus puissants, des plus inventifs, de la scène moderne.

J’ai découvert le conteur entêté dont l’oeuvre est la réécriture interminable, le palimpseste, de quelques scènes d’un passé qui ne s’est jamais décidé à passer.

J’ai découvert cet art, qui n’appartient qu’à lui, de repasser inlassablement par les mêmes stations d’une vie dont il n’en finit pas de scruter, pour les désenchanter, les sortilèges.

J’ai aimé cet art du retour, de la boucle, de la spirale, qui fait penser, indifféremment, à la pratique de la série dans la peinture contemporaine ou au goût du questionnement dans un Talmud qu’il ne connaissait pourtant, à ma connaissance, guère.

J’ai aimé cette belle idée d’écrivain, cette idée post-proustienne, que la mémoire se nourrit d’elle-même, s’augmente de ce qu’elle recrache ou que l’on y prélève – j’ai aimé, et j’aime encore, l’idée que les livres n’assèchent pas la mémoire mais l’avivent ; j’ai aimé qu’il pense, et prouve, que puiser dans ses souvenirs ne les épuise pas mais les fertilise ; j’ai aimé qu’il aille contre l’idée reçue d’une mémoire massive, passive, qui attendrait, dans les limbes, qu’on vienne inventorier ses stocks afin de les mettre, une fois pour toutes, dans la fausse lumière d’un reliquaire ; et j’ai aimé qu’il dise, par exemple, qu’il avait moins d’images des camps avant d’avoir écrit « Le grand voyage » ou « Quel beau dimanche » qu’après.

J’ai aimé, et tant pis s’il est moins connu, le philosophe qu’il était aussi.

J’ai aimé qu’il soit l’un des derniers vivants (faut-il dire survivant ?) avec qui l’on pouvait sérieusement parler d’une philosophie allemande – le Husserl de 1935, mais pas seulement… – dont il n’a jamais pensé que d’avoir été formulée dans la langue des futurs bourreaux suffisait à la désavouer.

Et j’ai aimé, bien sûr, l’Européen : oh, pas ses « vues » sur l’Europe ! pas ses « thèses » ! mais l’identité multiple, feuilletée, qui était la sienne, à la croisée de ses destins et de ses patries choisies ; et, surtout, ce jeu avec les lexiques, cette confusion des souffles et des tournures, ces fulgurances du castillan qui venaient troubler l’architecture de son français, ces réminiscences de l’allemand qui donnaient son relief à son espagnol, ces chemins de traverse entre les mots, ces associations libres et obliques, bref, cette autre mémoire qui était la mémoire de sa parole et qui faisait de lui une prodigieuse tour de Babel, bruissant de maintes langues de l’Europe – une Europe à lui tout seul ; l’esprit de l’Europe incarné ; quelqu’un qui n’avait pas besoin de parler de l’Europe pour que l’Europe, comme telle, parle en lui ; et une dernière raison, à mes yeux, de le chérir comme devraient être chéris les rares trésors vivants de la nation européenne.

Adieu, Jorge Semprun. Salut, vive clarté.