C’est une rentrée où les gens sont de mauvaise humeur parce qu’il a plu tout l’été.

C’est la rentrée où les faits divers semblent mieux scénarisés que la plupart des films. Une exception : L’adversaire, de Nicole Garcia.

C’est une rentrée où Jospin, qui était le totem de la gauche, est devenu son tabou.

C’est la rentrée où John Malkovich devient un metteur en scène français : il monte Hysteria, la pièce de Terry Johnson, au théâtre Marigny, à Paris, avec le merveilleux Pierre Vaneck – nostalgie d’une autre rentrée, il y a dix ans, où il interprétait mon Anatole dans Le jugement dernier.

C’est la rentrée où l’on ne nous parle, à la radio, que de l’effondrement du Cac 40 et du Nasdaq ; il y a des gens, à Paris, dont l’humeur semble quotidiennement indexée sur l’évolution des indices boursiers.

C’est la rentrée où la formule la plus tendance semble être : « j’te calcule », ou « j’te calcule pas » (avant l’été : « c’est plié »).

C’est la rentrée où une rumeur de pédophilie sur un roman – Rose bonbon, de Nicolas Jones-Gorlin – suffit à le faire interdire. Quid, alors, de l’autre roman (Il entrerait dans la légende, de Louis Skorecki, éd. Léo Scheer), passible, chacun le murmure, du même procès en sorcellerie ? Va-t-on réinventer la censure par précaution ? Va-t-on trouver, pour les livres, l’équivalent de la jurisprudence Balladur pour les ministres – un soupçon, une rumeur et, dans l’indifférence générale, sans que nul, et surtout pas l’éditeur, y trouve à redire, vous quittez la devanture des librairies ?

C’est la rentrée où les esprits libres, rétifs au conformisme et à l’esprit de meute, prendront la défense de Jospin et de son bilan.

C’est la rentrée où Sollers publie un roman qui ne figure pas sur la liste du Goncourt – j’y reviendrai. C’est la rentrée des revenants amis : Barthes, Michel de Certeau, le Lévinas de Salomon Malka (Lattès), Pauwels vu par sa fille (Albin

Michel).

C’est la rentrée où les socialistes semblent vouloir s’enfermer dans cette alternative bizarre : perdre leur âme avec Fabius, ou les élections avec Emmanuelli ; consentir à l’ascendant du premier mais en ayant le sentiment de se renier – rester fidèles à l’image archaïque, infantile, d’eux-mêmes qu’incarne le second et se marginaliser.

C’est la rentrée où Jean-François Revel publie un livre remarquable pour démontrer ce qu’il avait déjà prouvé dans Ni Marx ni Jésus : ainsi va l’époque ; ainsi, la confusion des temps ; est-ce là ce que l’auteur, jadis, nommait la « connaissance inutile » ?

C’est la rentrée où on lira un autre livre, il faudrait dire une somme, sur le même sujet, la même exception française qu’est l’antiaméricanisme idéologique – mais prise d’un autre point de vue, celui de la construction des discours, de la généalogie d’un imaginaire et d’une tradition : L’ennemi américain, de Philippe Roger (Seuil) ; ce livre-là non plus, il ne faudra le manquer à aucun prix.

C’est la rentrée où, aux États-Unis, un distributeur courageux programme enfin, à New York, le film de Christophe de Ponfilly, Massoud l’Afghan, que je tiens pour l’une des meilleures armes contre l’intégrisme – un an déjà, comme Massoud manque !

C’est la rentrée où Olivier Roy, expert en islamisme, explique – dans L’islam mondialisé (Seuil) – que, loin d’être le signe d’on ne sait quelle « guerre des civilisations », les perversions de l’islam sont le signe, au contraire, de son « occidentalisation mal vécue » : il a peut-être raison.

C’est une rentrée que je passe en Afghanistan, avec les volontaires de l’ONG française Aïna, pour boucler et lancer Les Nouvelles de Kaboul : un journal français dans ce pays ruiné par vingt-cinq ans de guerre et d’obscurantisme, quel défi ! quelle folie ! mais, en même temps, quelle exaltation !

C’est la rentrée où Le Point a 30 ans et je regrette de n’être pas là pour fêter cet anniversaire avec mes amis.

C’est la rentrée où Yann Moix publie une « Claude François Story » dont on s’avisera un jour qu’elle est un pastiche des Évangiles et de Don Quichotte.

C’est la rentrée où Élisabeth Quin est devenue romancière : Bridget Jones à la française.

C’est la rentrée où George W. Bush veut déclarer la guerre à l’Irak pour faire plaisir à son papa.

C’est la rentrée où Jean-Marie Messier annonce un livre où il est, paraît-il, toujours très content de lui.

C’est la rentrée où l’on choisit, en France, d’ouvrir des prisons et de fermer des écoles.

C’est la rentrée où la formule « France d’en bas », qui eut son petit succès au printemps, est en train de devenir insupportable et inaudible.

C’est une rentrée où tout le monde attend le 11 septembre.


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