Peuple du Maïdan !

Vous avez, à mains presque nues, fait reculer les miliciens Berkout.

Vous avez, seuls ou presque, mis en fuite Ianoukovitch.

Vous avez, avec un sang-froid digne des grands peuples, infligé une défaite historique à la tyrannie.

Et donc vous êtes, non seulement des Européens, mais les meilleurs des Européens.

Européens vous l’êtes, certes, par l’histoire ; mais aussi, désormais, par le sang versé.

Européens vous l’êtes, certes, parce que vous êtes les fils de Voltaire, de Victor Hugo et de Taras Chevtchenko ; mais vous l’êtes aussi parce que, pour la première fois, ici, sur le Maïdan, des jeunes sont morts avec, entre les bras, le drapeau étoilé de l’Europe.

On a voulu vous calomnier.

On a dit que vous étiez les continuateurs de la mémoire noire de l’Europe. Eh non ! C’est le contraire ! Ces vertus de résistance qui font le génie de l’Europe et qu’un grand Français, le général de Gaulle, a portées à leur sommet, c’est vous qui les incarniez pendant ces journées sanglantes ; et le national-socialisme, l’antisémitisme, le fascisme qui furent la honte de notre continent étaient du côté de vos ennemis.

Je m’incline devant vos morts.

Je m’incline devant votre bravoure et vous dis plus que jamais : « Bienvenue dans la Maison commune. »

Aujourd’hui, pourtant, une nouvelle force se dresse devant vous.

Une force qui ne connaît et ne respecte que la force.

Une force qui agit impunément dans l’est de votre pays, sur vos terres historiques.

Et une force qui s’apprête, en amputant l’Ukraine, à faire ce qu’aucune force, dans aucun autre pays d’Europe, n’a osé faire depuis des décennies.

L’argument est connu : c’est celui d’Hitler arguant, en 1938, de ce que les Sudètes parlaient allemand pour envahir la Tchécoslovaquie.

La méthode est connue : c’est celle d’Hitler profitant, lui aussi, des Jeux olympiques d’hiver, à Garmisch-Partenkirchen, pour, quelques jours plus tard, remilitariser la Rhénanie.

Mais vous êtes là, peuple du Maïdan, pour empêcher ce nouveau crime.

Mais vous êtes là, jeunesse du Maïdan, pour interdire que vos frères de l’Est ne retombent sous la botte de l’Empire.

Mais vous êtes de nouveau rassemblés pour refuser que soit dépecé votre pays qui n’a que trop souffert, au fil des siècles, et qui a payé, cher, si cher, le droit de vivre librement.

J’étais, hier, devant l’ambassade russe à Kiev, où flottaient des drapeaux ukrainiens mêlés à des drapeaux européens : j’ai été impressionné par la sage et belle détermination des Ukrainiens qui étaient là !

J’étais à la Rada, votre Parlement, où j’ai rencontré vos dirigeants : l’homme qui a tout de suite appelé, comme Danton pendant la révolution française, à la mobilisation citoyenne, Vitali Klitschko; la dame, Ioulia Timochenko, que Poutine essaie déjà de salir et qui m’a chargé de vous dire : « Je n’irai évidemment pas à Moscou ; Poutine est mon ennemi. » Mais ce qui m’a le plus frappé c’est leur volonté de faire front : le martyre et la puissance, la femme qui porte dans sa chair les stigmates de sa lutte pour la liberté et le champion, fils du Maïdan, symbole de force tranquille et de probité – s’ils restent unis, si vous restez tous unis, comme ici, aujourd’hui, c’est vous qui l’emporterez et c’est Poutine qui cédera.

Mais je sais aussi, peuple du Maïdan, que vous aurez besoin, pour qu’il soit durablement vaincu, de l’aide de vos frères en Europe.

L’Europe doit protéger l’Ukraine.

L’Europe doit se porter garante des frontières de votre nation et de la liberté de ses villes.

L’Europe doit signer sans délai, c’est-à-dire si possible dès demain, l’accord d’association pour lequel vos jeunes et vos vétérans se sont battus et sont morts.

L’Europe doit – pourquoi pas ? – venir signer cet accord ici, solennellement, à Kiev : ce serait, pour vous, une sauvegarde et, pour elle, un nouvel acte de baptême.

Et l’Europe doit faire avec Poutine ce qu’elle a fait avec Ianoukovitch – elle doit agir face au maître comme elle l’a fait face au valet : elle a les moyens de le sanctionner et elle doit les utiliser.

Et si l’Europe disait à Poutine : « Nous avons besoin de ton gaz, mais tu as besoin de nos euros – alors bas les pattes en Crimée » ?

Et si l’Europe disait à Poutine : « Un homme qui donne l’exemple du viol des frontières en Europe n’a pas sa place dans les enceintes où la communauté internationale œuvre à la stabilité du monde – alors, monsieur Poutine, ou vous sortez d’Ukraine ou on vous sort du G8 qui, comble d’ironie, doit se tenir à Sotchi » ?

Et si Hollande, Merkel, Obama, faisaient savoir au prédateur de la Crimée et, ce qu’à Dieu ne plaise, du Donbass et du Donetz qu’il ne sera pas le bienvenu quand, dans quelques mois, l’on fêtera, en France, le débarquement, il y a soixante-dix ans, des armées de la liberté ?

Poutine n’est fort que de notre faiblesse.

Poutine n’avance que parce que nous avons peur.

Et si la peur changeait de camp ?

Et si les dirigeants européens n’avaient qu’une fraction du courage dont a fait preuve le peuple du Maïdan ?

Quoi ? Vous n’avez pas eu peur et nous serions, nous, saisis d’effroi ? Vous vous êtes dressés contre le nouveau tsar et nous nous coucherions devant lui ? C’est absurde. C’est impossible. Et c’est ce que je compte dire, dès mon retour, aux dirigeants de mon pays.

No pasarán, clamaient les républicains espagnols en 1936.

No pasarán, lanciez-vous à la face des terribles Berkout de Ianoukovitch qui vous mettaient en joue.

No pasarán, doit redire aujourd’hui l’Europe à la soldatesque de Vladimir Poutine.

Vive l’Ukraine une, indivisible et libre.

Vive la France, vive l’Europe et vive l’Ukraine en Europe.


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