Cette affaire de CPE devient franchement étrange.

Voilà un Premier ministre qui croit – sûrement de bonne foi –, que mieux vaut, quand on est jeune, un premier travail précaire que pas de travail du tout.

Voilà une jeunesse en qui cette seule idée de précarité ainsi que celle, plus encore, de licenciement immotivé, réveille – et on la comprend – tout un imaginaire peuplé, comme disaient les maoïstes des années 60 et 70, de « petits chefs » vicieux, crapuleux, capricieux.

Voilà un président de la République qui entend : oui, on peut penser ce que l’on veut du discours alambiqué, l’autre jour, de Jacques Chirac ; on ne peut pas faire comme s’il n’avait rien dit ni comme si, en même temps qu’il promulguait une loi dont la plus haute instance de la République venait de dire la constitutionnalité, il ne l’avait amputée des deux points qui faisaient clairement litige.

Et voilà des manifestants qui, au lieu de prendre acte du geste, au lieu de sauter sur l’offre de dialogue qu’ils réclamaient à juste titre et qui arrive enfin, au lieu de jouer le jeu de cette fameuse « concertation » qui accompagne, depuis trente ans, nos réformes réussies et montre que, à cette condition, et à cette condition seulement, elles ne sont pas moins possibles en France qu’ailleurs, voilà des manifestants qui disent donc : « mais non, ce n’est pas cela ; ce n’est pas encore cela ; être entendus ne suffisait pas ; car ce qui comptait c’était le mouvement; ce qui comptait, ce qui compte, c’est ce sacro-saint élan du groupe (en fusion ?) qu’il ne faut casser à aucun prix et qui devient une fin en soi ».

Ce type d’attitude a deux explications possibles.

Ou bien on se moquait du CPE. Il n’était, ce CPE, qu’un prétexte, un fétiche, l’occasion d’une révolte d’ensemble, un levier pour changer le monde, la vie, l’homme. Je comprendrais cette logique. Elle rappellerait l’esprit de 68 et aurait, à ce titre, une certaine allure. Mais le moins que l’on puisse dire est que ce n’est pas ce que l’on perçoit dans ces défilés finalement si sages où l’on réclame le droit à la sécurité, aux RTT, au crédit relais pour l’appartement – le droit, pour les jeunes, de devenir le plus tôt possible des vieux comme les autres.

Ou bien le problème c’était le CPE. C’était vraiment, précisément, le CPE. Sauf que l’idée, on s’en avise, n’était pas de discuter mais d’abroger ; elle n’était pas de réformer, mais de liquider ; le projet, l’arrière-pensée, c’est que le nombre, ou la rue ou, mieux, le nombre dans la rue est, aussi, un législateur et qu’il a, ce législateur, toute légitimité pour faire et, en l’occurrence, défaire une loi que le législateur a faite. Et là, amis étudiants, et là, amis socialistes et syndicalistes qui ne semblez reculer devant aucune démagogie pour vous attacher les prestiges de ce que Laurent Dispot, le premier, appela naguère le jeunisme, là donc, sur cette idée que la rue serait aussi bonne faiseuse de lois que l’Institution et que l’Institution se devrait, du coup, et quand on l’en prie, de céder face à la rue, je ne vous suis soudain plus très bien.

Alexis de Tocqueville, l’un des théoriciens de ce libéralisme qui, au temps des communards français, des révolutionnaires allemands ou des carbonari italiens, était encore, et un beau mot, et une belle chose, a dit là-dessus des choses définitives.

Il peut arriver au pouvoir, explique-t-il, d’être un mauvais pouvoir ; il peut arriver aux gouvernants de se couper des réalités et de se conduire, par conséquent, au gré de leurs caprices, de leurs intuitions vagues et désinvoltes, de leur fantaisie ; et tant mieux, alors, si la rue – il dit plutôt, lui, l’opinion – les remet dans le droit chemin.

Mais attention, poursuit-il ! L’opinion est un autre maître. Elle n’est pas le Souverain, bien entendu. Mais elle est, en revanche, un autre maître. Et elle est un maître qui, mine de rien, n’est pas moins redoutable, car pas moins capricieux, moins émotif, moins impatient, bref, moins arbitraire, que le maître qu’elle corrige et auquel, si on la laissait faire, elle se substituerait.

Tout est là.

Tout est dans ce face à face tocquevillien entre, d’une part, un pouvoir faillible, car buté, et qui, tel Napoléon dont Althusser disait qu’il échafaudait ses plans avec les songes de ses soldats, réforme moins le pays qu’il ne l’adapte à ses chimères et, d’autre part, un contre-pouvoir qui, quand il rêve de voir les têtes de ses promoteurs rouler dans la même sciure que le CPE, quand il scande : « Villepin démission, et Chirac en prison », renoue avec un imaginaire robespierriste qui ne vaut, hélas, guère mieux.

Ou bien nous nous résignons à cette alternative ; nous passons, sans nous lasser, d’un extrême et d’une erreur à l’autre ; et c’est sans fin que nous oscillerons entre les deux visages jumeaux (un jour les technocrates, un autre les coupeurs de tête) de notre jacobinisme national.


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