Défense de la culture

Une nouvelle chaîne de télévision à partir de l’année prochaine ? Il faudrait dire, pour être précis : une nouvelle chaîne de télévision aux mains de l’Etat français. Un Etat qui, de la sorte, sera le seul au monde à en posséder quatre. Un monopole qui, du coup, sera sans exemple ni précédent dans aucun pays comparable, à vocation libérale ou simplement civilisée. Et la preuve à nouveau administrée, alors, que les socialistes parisiens ne comprennent décidément rien aux enjeux qu’implique le développement des télécommunications de masse. Je crois, moi, que la bataille pour la libération des ondes est à la France de François Mitterand ce qu’était à celle de Charles X le débat sur la liberté de la presse : autant dire l’une des figures emblématiques du combat pour la liberté tout court, pour la défense de la culture ou pour l’avènement d’une gauche ouverte, généreuse, authentiquement moderne et réellement démocratique.

Interdit de siffler

Le fait est que nous n’y sommes pas et que nous avons eu une bien piteuse image de nous-mêmes — je veux dire de la gauche — en ces lendemains de 14-Juillet… Des bandes de trublions sifflent, sur les Champs-Elysées, le président de la République, et voilà, en effet, le Tout-Etat en émoi. Ses plus hauts dignitaires qui se pressent fiévreusement sur la brèche. Le monde entier alerté du redoutable « complot » qu’ils ont si vite su étouffer. Et jusqu’aux poussiéreux fantômes du 6 février 34 soudain ressuscités face à une opinion publique éberluée qui n’aurait peut-être pas eu vent, sans cela, de l’affaire.

Bien sûr, tout cela est ridicule. Dérisoire. Légèrement pathétique. Et significatif, j’imagine, du profond désarroi où se trouve aujourd’hui le pouvoir.

14 juillet à Managua

Même jour, même heure, et allant, je le crains, peu ou prou dans le même sens : la présence à la tribune officielle de Daniel Ortega, le « coordonnateur » de la junte qui préside depuis trois ans aux destinées du Nicaragua. Non pas que je sois, par principe, hostile à ladite junte. Ni que je regrette le moins du monde la hideuse dictature à quoi elle a succédé. Mais il se trouve que j’ai quelque peine à accorder son brevet de démocratie à un régime qui, d’après Amnesty International, détient encore dans ses cachots quelques milliers de prisonniers d’opinion. Que j’ai plutôt tendance, en l’espèce, à me fier au jugement de ces authentiques hommes de gauche qui, à Managua même ou parfois, déjà, depuis l’exil, sont de plus en plus nombreux à dénoncer l’horreur d’une autre répression. Que je me sens instinctivement proche, par exemple, de ces prêtres catholiques qui, après avoir souvent été inconditionnellement favorables au « changement », s’inquiètent, chaque jour plus ouvertement, des « nouveaux modèles de domination et d’exclusivisme de classe » en train de naître, tout doucement, à l’ombre du sandinisme. Et que, pour tout dire, je ne vois pas ce qu’un homme d’Etat qui a applaudi au coup de Kaboul, qui a approuvé celui de Varsovie et qui, le jour même de son arrivée à Paris, trouvait encore le temps de publier un communiqué justifiant, dans son pays, la « prolongation » d’un « état d’urgence » assez semblable, sur le fond, à 1’« état de guerre » du général Jaruzelski, ce qu’un tel homme d’Etat, donc, pouvait bien avoir à faire là, à cette place, sur cette tribune, siégeant au côté des responsables Français pour célébrer avec eux la fête de la liberté…

Et les Afghans ?

Les armes ? Oui, bien sûr, les armes. Ces fameux contrats d’armes que la France a passés avec lui. Et cette fabuleuse occasion qu’il s’est ainsi offerte de voir défiler là, en grandeur nature, le catalogue général de son fournisseur. Là aussi, pourquoi pas ? Et loin de moi l’idée d’interdire à la patrie des droits de l’homme de jouer les marchands de canons. Mais la question que je me pose alors est de savoir pourquoi, dans ce cas, s’arrêter au Nicaragua. S’il n’y a pas, de par le monde, des endroits où les mêmes canons seraient au moins aussi utiles. Si nous n’avons pas d’autres contrats, « moraux » peut-être, mais que nous nous gardons bien d’honorer avec autant de diligence. Et si tout à la stratégie qui nous pousse à aider, paraît-il, un régime proche de Moscou dans le très hypothétique espoir de le voir s’en éloigner un peu, nous ne renonçons pas trop vite à celle, plus raisonnable, qui nous porterait au secours d’autres peuples, massacrés, eux, par le même Moscou, et que notre aide contribuerait très certainement à libérer de l’étreinte.

En clair : la gauche française ne sera en harmonie avec elle-même que le jour où elle traitera sur le même pied les résistants afghans par exemple. Elle n’aura le droit d’armer les sandinistes que si elle consent à livrer dans les montagnes de Kaboul les armes qu’on lui réclame, qu’on nous réclame à cor et à cri. Et si je dis aujourd’hui cette évidence, c’est que François Mitterrand lui-même vient en quelque sorte de nous la rappeler. Qu’il a fait là-dessus, à Budapest, une bien belle et courageuse proclamation. Et que nous ne pouvons que nous réjouir d’apprendre qu’il se refuse à « faire l’impasse » sur la tragédie afghane.

La dissidence aux abonnés absents

On pourrait longtemps encore énumérer les symptômes de ce genre. Et donner d’autres, beaucoup d’autres images de cet air lourd, bizarrement raréfié, qui semble parfois flotter sur la politique et l’idéologie françaises aujourd’hui. Il y aurait les réactions que continue de susciter l’affaire libanaise. La singulière répugnance que nous avons, de nouveau, comme au moment des Malouines, à voir les démocraties gagner les guerres. L’acharnement que nous mettons, quand la victoire leur est acquise, à la leur faire payer, j’allais presque dire expier, le plus chèrement possible. Ailleurs, dans un tout autre ordre d’idées, ce fameux vol spatial franco-soviétique auquel nous avons si vite et si volontiers consenti. La fin de non-recevoir opposée par nos gouvernants à ceux — Marek Halter, Vladimir Boukovsky, Leonid Pliouchtch — qui les adjuraient au moins d’obtenir, en échange de leur bonne grâce, la libération de tel ou tel prisonnier politique. Et l’extraordinaire léthargie, enfin, avec laquelle l’ensemble de la presse s’est faite à l’idée que nous nous associions au geôlier de Sakharov pour conquérir l’espace. Signe des temps : la même presse qui célèbre à longueur de colonnes l’épopée d’un cosmonaute ne consacre que quelques lignes à l’information selon laquelle les autorités soviétiques ont résolu de couper les lignes téléphoniques directes entre l’URSS et l’Europe. Concrètement, cela veut dire la mise sur écoute de tous les dissidents réels ou potentiels. La rupture de l’un des derniers nœuds qui, vaille que vaille, les reliait à nous. L’équivalent de ce qu’aurait été, pour les résistants français de 1940, le brouillage systématique et sans recours des émissions de Radio-Londres par exemple. Bref, une nouvelle aux conséquences incalculables, car elle annonce, pour les derniers hommes libres de Russie, la plus longue saison du silence. Et que nous nous y intéressions si peu ne fait que confirmer, hélas, ce que j’essaie de dire avec cette série de notes : face à une barbarie qui s’entend comme jamais à affiner ses machines, le piteux état d’un mouvement antitotalitaire dont on est bien forcé d’admettre qu’il se trouve désormais, et ici, au plus bas de son étiage.


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