Dernier volet de ce Procès Wagner que nous jouons à plaider, avec mes amis Marc Bonnant et Alain Carré, à l’Opéra de Genève, depuis, maintenant, presque six mois.

La question, ce lundi, est celle, déjà posée par Thomas Mann, Jacob Katz, Theodor Adorno, tant d’autres, du lien ou non, et de quelle nature, entre l’accusé Richard Wagner et ce désastre mondial qui s’est appelé le nazisme.

Bonnant refuse, c’est son rôle, mais il l’assume avec une virtuosité particulière, cette reductio ad Hitlerum dont on sait, depuis Leo Strauss, qu’elle fonctionne toujours comme une excuse pour ne pas entendre, pour ne pas lire et pour couper leurs ailes aux géants.

De mon côté, je m’appuie sur les morceaux de choix du grand oeuvre wagnérien ainsi que sur quelques-uns des essais – La juiverie dans la musique… – dont il revient à Pierre-André Taguieff d’avoir enfin montré la place qui est la leur dans le corpus global d’un musicien qui se voulait aussi, et avec une ambition presque égale, un polémiste, un intellectuel, l’auteur d’une vision du monde et d’une philosophie dignes de Fichte ou de Herder – je m’appuie sur ces textes, donc, pour développer un argumentaire en trois points que, par-delà l’exercice, je crois, hélas, assez plausible.

1. Le témoignage de Hitler lui-même rapportant ses émotions d’adolescent au spectacle de Rienzi, puis de Lohengrin donnés dans la petite ville de Linz où il était en pension – et racontant ailleurs, bien plus tard, qu’il ne s’est jamais connu de plus noble maître que ce prophète de la grandeur allemande : « c’est sur Parsifal, confie-t-il, que je bâtis ma religion » ; et, dans le Hitler m’a dit de Hermann Rauschning : « celui qui veut comprendre l’Allemagne national-socialiste doit nécessairement connaître Wagner ».

2. La façon dont Bayreuth, soit l’église wagnérienne ou, pour mieux dire, le corps de prêtres désignés, du vivant même du maître, pour continuer, après sa mort, de porter, défendre et illustrer les articles de la vraie foi, s’est conduit pendant la période de construction, puis de triomphe de l’idéologie hitlérienne : Siegfried, le fils, se fendant, après le putsch raté du 9 novembre 1923, d’un « Hitler est un homme superbe, il doit aller jusqu’au bout »… Winifred, la bru, le fournissant en papier pour lui permettre, dans sa cellule de la forteresse de Landsberg, d’écrire Mein Kampf, son livre-programme… Chamberlain, Monsieur Gendre, qui n’y va pas par quatre chemins et voit, lui, carrément, en cet agitateur sans troupes un « envoyé de Dieu »… et les BayreutherBlätter, les guides officiels du festival, toute la littérature officielle du wagnérisme, qui ne cessent, jusqu’à la toute fin, de qualifier Wagner de « guide vers le national-socialisme »…

3. Tout ce qui dans l’énorme masse d’écrits publiés, depuis sa période bakouniniste, par Richard Wagner et dont il entendait bien, je le répète, qu’ils ne soient pas tenus pour moins conséquents que Les maîtres chanteurs de Nuremberg ou Lohengrin, a pu alimenter la machine délirante hitlérienne : Wagner n’est-il pas, comme l’a vu Poliakov, le premier antisémite moderne, c’est-à-dire le premier à avoir su tresser le triple ou quadruple fil (chrétien, athée, social, voire socialiste, raciste…) des antisémitismes de son temps ? n’est-il pas, sinon le premier, du moins l’un des tout premiers à avoir, dans ses propos de table rapportés par Cosima ou par Carl Friedrich Glasenapp, joué avec l’idée de devenir « un plénipotentiaire de l’anéantissement » préposé à ce qu’il appelle « la grande solution » pour ses chefs d’orchestre et musiciens juifs rebelles au baptême ou incurables ? et l’idée de régénération du corps allemand par élimination de sa part juive ou, mieux, l’idée forte, car vendable aux masses allemandes et européennes demandeuses d’une version « positive » de la vieille haine, d’une élimination tout entière ordonnée à la sainte tâche de guérir l’âme et le sang aryens, où les hitlériens la trouvèrent-ils mieux formulée que chez l’auteur de « Héroïsme et christianisme » – ce texte tardif dont Wagner confia à Cosima qu’il était son meilleur et qu’il était une variation savante autour du malheur d’Amfortas, ce roi au sang corrompu, en attente d’une rédemption qui ne pouvait venir que d’un héros postchrétien qui aurait l’épée de Parsifal ?

Je ne pense naturellement pas que Wagner se réduise à cela.

Je ne pense pas à un Hitler sortant de la tombe de Wagner comme dans la scène fameuse du film de Syberberg.

Et je ne crois surtout pas que ces penchants criminels puissent et doivent servir d’alibi aux philistins qui arguaient déjà du nazisme de Heidegger pour ne pas avoir à endurer l’épreuve de sa pensée et qui ne demanderaient pas mieux que de trouver une bonne raison d’éviter le face-à-face avec l’un des plus grands musiciens de tous les temps.

Mais qu’il y ait un trou noir du wagnérisme et qu’il reste encore à le sonder, qu’il y ait à entendre sa sourde et terrible connivence avec l’horreur d’un siècle dont il ne savait rien mais dont il fut, à bien des égards, l’annonciateur, qu’on ne puisse pas, en tout cas, écouter Wagner après Auschwitz comme on l’écoutait avant, voilà qui me semble assuré.

J’y reviendrai.