Dix intellectuels chez Chirac. Impossible, évidemment, de ne pas comparer avec Mitterrand. La « solennité » de l’un ; la « simplicité » de l’autre. La distance que le premier marquait, d’entrée ; la façon qu’a le second de tutoyer une collaboratrice, de l’embrasser sur le front « mais non, voyons, reste avec nous, prends donc une chaise, reste avec nous ». L’image de l’un – Mitterrand – habitant aussitôt la fonction, s’y installant comme dans un rôle déjà familier ; l’impression, chez Chirac, d’une incertitude ultime, d’un léger (et sympathique !) flottement dans la panoplie : ne le surprendrons-nous pas à répéter deux fois la même phrase ou, au moins, la même idée – il a « oublié » qu’il était président et redira, de manière présidentielle, ce qu’il avait d’abord dit de manière anciennement chiraquienne ?

On pourrait opposer les « impatiences » de l’un aux « nonchalances » de l’autre. On pourrait mettre en parallèle leur rapport respectif au temps (encore que Chirac, « l’homme pressé », prendra bizarrement dix minutes pour, sur le pas de la porte, nous parler du génocide des Indiens d’Amérique). On pourrait rappeler, à l’inverse, que Mitterrand, lorsqu’il entra à l’Élysée, ne pensait qu’à Giscard, n’agissait qu’en fonction de Giscard – il était, Giscard, comme un spectre qui le hantait et dont il s’employait à conjurer les charmes : combien de fois le vis-je témoigner de la curiosité à l’endroit d’hommes et, surtout, de jeunes femmes qui avaient, il le savait, séduit son prédécesseur ! Rien de tel chez Chirac. Rien qui témoigne de pareil envoûtement. Rien qui ressemble à ce désir, au demeurant bien romanesque, de se mesurer au prédécesseur. Et le fait est que pas une fois, en une heure, il ne convoquera ne fût-ce que l’ombre de celui qui, quelques semaines plus tôt, régnait dans les mêmes lieux… Un exemple assez rare, il me semble, d’« exorcisme » spontané, ou de « désir mimétique » entravé – comme si (c’est la seule explication, technique, qui me vienne) il avait déjà enjambé la période mitterrandienne pour renouer avec une autre mémoire et se réinventer, donc, des devanciers.

Bref, j’arrête là les impressions. Car il s’est peut-être passé, cet après-midi-là, quelque chose d’autrement important. Nous venions, avec Françoise Giroud, Jacques Julliard, Jean d’Ormesson, d’autres, plaider, une fois de plus, la cause de la Bosnie martyre. Nous voulions, à la veille du sommet de Cannes, rappeler au nouveau président la promesse qu’il nous avait faite, au moment de la campagne, d’exiger, s’il était élu, la levée de siège de Sarajevo. Eh bien deux jours passent. Cannes arrive. Et voici qu’il propose à ses partenaires un « plan d’action » dont la levée du siège semble être, en effet, l’un des impératifs les moins négociables. Prudence, bien sûr. Méfiance extrême. Mais, si échaudés qu’ils soient, comment les amis de la Bosnie ne s’autoriseraient- ils pas une nouvelle fois (la dernière, peut-être…) à espérer ? La France hausse le ton. Elle paraît dire : « On a tout tenté ; tout, jusqu’ici, a échoué ; essayons donc le courage, c’est-à-dire la fermeté ». Et c’est comme un son nouveau qui, s’il s’obstine, pourrait aller jusqu’à Belgrade et même Pale.

Toujours le Front national. Il y a presque plus grave que les villes qu’il a conquises : c’est le ton de ses leaders, les mots qu’ils emploient désormais, le pas nouveau que franchit Le Pen quand il appelle Bruel « Benguigui » – ne prenant même plus la peine, alors, de déguiser en « lapsus », ou en « dérapage », un vulgaire passage à l’acte antisémite. Et il y a plus grave encore que ces mots, et cette outrecuidance : c’est la quasi indifférence de l’opinion, son absence de réaction – il y a cinq ans, deux ans même, la presse s’en offusquait, les foules descendaient dans la rue, les organisations antiracistes poursuivaient le patron du Front national pour incitation à la haine raciale; alors que, aujourd’hui, cette manifestation d’antisémitisme au moins aussi spectaculaire que le fameux jeu de mots sur « Durafour-crématoire », tout le monde a l’air de la trouver, non pas normale, mais dans l’ordre. La vraie banalisation de Le Pen ? Sa vraie victoire ?

Un mot d’explication – d’excuse ? – à mes lecteurs. La semaine dernière, à l’instant où j’achevais mon bloc-notes, les ministres des Affaires étrangères européens recevaient leur homologue iranien qui, selon toutes les sources d’information autorisées, venait leur remettre l’engagement écrit, non pas exactement d’abolir la fatwah contre Salman Rushdie, mais de ne pas l’exécuter. Quelques heures plus tard, alors que cette page était imprimée, coup de théâtre : une dépêche « urgente » de l’AFP annonçait que l’iranien était arrivé les mains vides et que la bonne nouvelle dont je venais, comme d’autres, de me faire l’écho, était, hélas, sans fondement. L’Iran s’était-elle moquée de nous ? Assistait-on au sempiternel affrontement entre une fraction « pragmatique » ou « modérée » – et des « durs » qui, à la dernière minute, l’auraient emporté ? Ou bien – dernière hypothèse – fallait-il comprendre que l’auteur des Versets sataniques est devenu, comme tous les otages, l’objet d’un marchandage ignoble où il s’agit, d’abord, de faire tout bonnement monter les prix ? Affaire à suivre. Dans ce paragraphe du bloc-notes que l’actualité désavouait, il n’y avait qu’un mot à conserver : l’affaire Rushdie n’est pas finie.


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