Une muette, Emmanuelle Laborit, couronnée par les Molière. La palme de la meilleure actrice à Holly Hunter, pour un rôle de sourde-muette. Un film muet, celui d’Alain Cavalier, qui fut, à sa façon, l’autre événement de Cannes… La coïncidence, j’imagine, en aura frappé plus d’un. Mais ajoutez à cela le dernier roman de Pascal Quignard, méditation sur le mutisme ; la surcote dont semblent jouir, à la bourse aux valeurs littéraires, les plus silencieux de nos écrivains et leur disgrâce dès qu’ils se risquent à rompre ce silence ; la cote des politiques – Rocard, mais pas seulement Rocard… – qui monte quand ils se taisent et chute dès qu’ils ouvrent la bouche ; l’étrange euphorie du système tant qu’il crut pouvoir compter sur le vertueux silence, encore, de l’« institutrice-courage » de l’école maternelle de Neuilly et sa déception quand il la retrouva (la propulsa ?) à la « une » de Paris Match – ajoutez tous ces signes, oui, et vous aurez, mieux qu’une coïncidence, un début d’esprit du temps. A partir de quoi, deux hypothèses. Ou bien c’est un alibi ; un hommage du vice à la vertu ; la dernière chance du silence ; son dernier charme ; le silence comme curiosité, ou comédie, ou stratégie – l’idée que, dans un monde de fureur et de bruit, il suffit de ne rien dire pour qu’on n’entende soudain que vous. Ou bien c’est un changement de cap ; une vraie de vraie nouvelle époque ; quelque chose comme un retour du muet, durable, sur tous les fronts – mais avec, alors, cette question que nul ne peut esquiver : on sait combien fut douloureux, au cinéma, le mouvement inverse – et le nombre de stars du muet que tua l’épreuve du parlant ; quid de ceux qui devront, aujourd’hui et, cette fois, dans tous les genres, faire le voyage dans l’autre sens et à qui sera fatal ce passage du parlant au néo-muet ?

Cannes encore. Un Jour dans la mort de Sarajevo présenté dans l’une des sélections, parallèles, du Festival. Est-ce bien le lieu ? Le moment ? N’y a-t-il pas quelque chose de pathétique dans cette image d’intellectuels prêchant sur la Croisette, sous la tente de la « Quinzaine des réalisateurs », en direction d’une foule de badauds dont rien ne permet de décider s’ils sont venus écouter ou s’abriter du soleil un peu fort de ce début d’après-midi cannois – encore un peu et l’on entendrait le grelot du troupeau de festivaliers qui passe, tourne, s’attarde, s’ébroue ou, finalement, s’éloigne quand apparaît, sur le bord de mer, en face, la silhouette d’une starlette égarée ? Le vrai pathétique, cela dit, est encore à venir. Ce sera, le surlendemain, la honte qui nous étreindra à la nouvelle de ce que le monde « libre » a fini par se résoudre à faire – ou, plutôt, à ne pas faire – dans la malheureuse Bosnie. Déroute du plan Vance Owen. Victoire, maintenant sans partage, de la soldatesque serbe et du cynisme. Avec, pour les Bosniaques – je dis bien « les Bosniaques » car on ne peut plus tolérer, à la fin, l’odieuse confusion qui fait dire « les Musulmans » pour ce peuple divers, composé, cosmopolite qu’était, avant que nous ne le trahissions, le peuple de Bihac, Tuzla, Gorazde, Zepa, Sarajevo – avec, pour les Bosniaques donc, des zones « protégées » qui seront autant de réserves ou de bantoustans européens. Pavane pour une Bosnie défunte. Requiem pour une Europe dont nous n’avions pas tort de dire, à la Règle du Jeu et ailleurs, qu’elle mourait à Sarajevo. Et cette grande et terrible ténèbre qu’étend, de proche en proche, ce désastre sur le monde. Humour, grinçant, de Zladko Dizdarevic, le rédacteur en chef de l’unique, et héroïque, journal qui, là-bas, sous les bombes, paraît encore chaque matin : « Prends l’habitude, veux-tu ? de dire, non plus Yougoslavie, mais Yougoslamort ».

Lettre de Cracovie. Adam M. me raconte comment Steven Spielberg a dû, pour les besoins de son prochain film, reconstituer en carton pâte le décor du camp d’Auschwitz. Deux réactions possibles, à nouveau. Le malaise. Le sentiment de sacrilège. Cette révolte – qui était celle de Lanzmann, il y a dix ou quinze ans, quand les Américains firent de la Shoah une série télévisée – à l’idée qu’il n’y ait décidément rien, en ce monde, qui échappe au spectacle et à ses farces. Quoi ? De cela, aussi, une mise en scène ? Avec cela, aussi, du simulacre et du faux ? Et puis cette autre hypothèse, qu’il pourrait également s’agir d’un geste d’amour et de piété : refaire Auschwitz pour ne pas y toucher ; le reconstituer pour le conserver intact ; l’équivalent, toutes proportions gardées, du geste de ces faussaires géniaux qui, découvrant que le souffle des visiteurs altérait et risquait d’effacer les couleurs des fresques de Lascaux, bâtirent un autre Lascaux, en tout point semblable au premier, mais qui permit de le murer et de le préserver à jamais. Auschwitz n’est pas Lascaux. Mais j’aime l’idée qu’il soit muré. Maudit, et donc muré. Un bloc de mémoire, aux radiations redoutables mais précieuses ; un monument de la honte, non moins volatil et fragile que les fresques de Lascaux – et qu’il faudrait ensevelir de peur que, non le souffle, mais le regard ou le pas des hommes n’en éventent le secret.


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