Le hasard veut que je sois à Venise, pour apprendre la mort de Fellini. D’instinct, j’ouvre mon journal : pas un cinéma qui, dans la région, programme un de ses films. Ma télévision : pas une chaîne pour, en ce jour, rediffuser Roma ou E la nave va. Je vois, dans les heures qui suivent, des amis : ils ne parlent évidemment que de ça, n’ont que le nom du mort à la bouche – mais rares sont ceux, je m’en rends compte, qui ont, non seulement aimé, mais vu, ses dernières fictions. Et si c’était un trait de l’époque ? Et si c’était le sort que, de plus en plus, elle réservait à ses artistes ? Grands cinéastes qu’on ne voit pas. Grands écrivains qu’on ne lit plus. Signifiants immenses mais vides dont l’œuvre pourrait fort bien, après tout, disparaître du paysage et dont l’existence ne tient plus qu’à la flottaison d’un patronyme. Un jour, on écrira des articles, on créera de grands événements, autour d’œuvres virtuelles. Un jour – mais n’y sommes-nous pas déjà ? – on écrira des livres qui ne serviront qu’à lester, ou gager, le poids d’un nom. On songe à ces planètes dont la densité, disent les astronomes, est inversement proportionnelle au volume. Mieux : à ces « trous noirs » dont le volume est égal à zéro mais dont le rayonnement est infini. Ils existent, à leur façon, ces trous noirs. Ils émettent ondes et radiations. Il n’y a d’ailleurs pas de carte du ciel où ils n’aient leur place assignée. Sauf qu’ils n’ont plus de volume. Ce sont de purs êtres de raison. Et leur éclat est d’autant plus vif qu’ils n’ont plus de matérialité. C’est le cas de Fellini, ce trou noir de la culture – ce mort immense et solennel dont toutes les télévisions du monde achèteraient l’exclusivité des funérailles mais dont aucune, en revanche, ne programmerait Satiricon en début de soirée.

Mitterrand et la littérature. Je notais, l’autre semaine, qu’il suffisait d’en faire le héros d’un livre pour que le livre, aussitôt, grimpe dans la liste des best-sellers. Or voici que l’on me dit – à Venise, justement – qu’il ne décolère pas contre le roman d’Éric Orsenna et la méchante rumeur qu’il accrédite d’un « nègre du président ». L’information, en vérité, m’intéresse à double titre. Au titre de la France, cette nation décidément littéraire – la seule où un chef d’État puisse se sentir offensé de ce qui, partout ailleurs, apparaîtrait comme coulant de source : n’être pas l’unique auteur de ses textes de circonstance. A propos de François Mitterrand ensuite, ce président-écrivain qui supporte les pires avanies, essuie toutes les calomnies, s’accommode des procès les plus sévères et semble, parfois, y trouver plaisir – mais s’irrite, et s’émeut, quand on ose douter…de son style ! On peut penser ce que l’on veut du personnage. On peut admirer, ou non, le style en question. On conviendra qu’il y a, dans ce scrupule, un trait plutôt singulier – et qui le distingue de ses semblables. Pour ma part, en tout cas, c’est un fait. Dans l’étrange sympathie qui, depuis vingt ans, me lie à lui et que ni le « programme commun de la gauche » ni les « ministres communistes » ni, maintenant, la « non-intervention » en Bosnie n’ont curieusement pu entamer, il y a un peu de cela : la nostalgie d’un temps où les grands écrivains étaient des politiques ratés ; les vrais et grands politiques, des écrivains manqués – et où tous, qu’ils soient hommes de plume ou d’Etat, s’accordaient à ne rien mettre au-dessus de la littérature.

C’est toujours périlleux, le changement de genre, pour un artiste. On l’attend. On le guette. On ne lui fait pas de cadeau. Et l’exercice est, au demeurant, assez risqué pour que les meilleurs s’y cassent les dents – le désastre de Gide passant au théâtre, les déboires de Sartre au cinéma ou encore, plus près de nous, ceux de Polanski à l’Opéra. Eh bien ce défi si difficile, un romancier d’aujourd’hui l’a relevé. Il s’appelle Jean- François Josselin. Et il l’a fait avec une seconde pièce où l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer – des dialogues, des caractères, des situations cocasses ou grinçantes, du jeu des comédiens ou de la qualité d’un comique aussi singulier qu’irrésistible. Car il y a deux façons d’être comique au théâtre. Il y a ceux qui font rire aux dépens de leurs personnages – ils s’allient avec le public, se liguent avec lui contre les acteurs et le font rire, si j’ose dire, sur leur dos : c’est le rire du vaudeville ou le comique des chansonniers. Et il y a ceux – plus rares, mais tellement plus intéressants ! – qui restent complices des personnages, font corps avec eux jusqu’au bout et donnent le sentiment, inverse, de faire alliance avec les acteurs pour rire dans le dos du public. Josselin est de la seconde famille. Et de là vient le charme d’A la Fortune du Pot — ce texte drôle, mais sans complaisance, qui ne vous prend jamais à témoin de ses effets ni de ses mots. On s’amuse, d’un bout à l’autre. On jubile. Mais non sans un trouble extrême – comme si l’on était entré, par effraction, sur une scène vaguement interdite et que l’on y avait surpris une histoire, désopilante mais trop intime. On sort gênés du spectacle. Presque confus. Jusqu’à la proximité physique qu’impose la structure même du « Théâtre de Poche » – et qui accuse ce délicieux malaise. Josselin, l’anti-cabotin.


Autres contenus sur ces thèmes