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Libye

Par Gilles Hertzog

En 2011, alors que le mouvement des Printemps arabes se déploie en Libye, Bernard-Henri Lévy s’engage pour libérer le pays de la domination tyrannique de Kadhafi. Après l’intervention française, et bien des années plus tard, en 2020, le philosophe se rendra à nouveau en Libye pour y lancer un « Appel aux femmes et aux hommes de bonne volonté ». Récit.

Sur le site romain de Leptis Magna, escorté par les forces spéciales envoyées par le ministre de l'Intérieur, Fathi Bashagha, le 25 juillet.
Bernard-Henri Lévy sur le site romain de Leptis Magna, escorté par les forces spéciales envoyées par le ministre de l’Intérieur, Fathi Bashagha, le 25 juillet. ©Marc Roussel

Première partie : 2011

Bernard-Henri Lévy aura été parmi les premiers témoins et acteurs étrangers du Printemps libyen, qui s’est conclu par la victoire à Tripoli des révolutionnaires du CNT (Conseil Nation de Transition), fin septembre 2011, après tant de faits d’armes, tant de sacrifices des chebabs de Benghazi, des défenseurs de Misrata et des rebelles du djebel Nefoussa. Une victoire obtenue avec l’aide militaire de l’Occident – France, Grande-Bretagne, États-Unis en tête –, rompant ainsi avec un siècle de non-interventions des démocraties à l’encontre des peuples aux prises avec la barbarie. Abstentions, abandons, lâches soulagements, silences : de l’Espagne républicaine à la Bosnie, du génocide arménien à Srebrenica, du Biafra au Rwanda, de la Tchétchénie au Darfour, le glas sonnait, à chaque fois, pour toute l’humanité, dans l’indifférence des chancelleries occidentales pour ces sacrifiés sans nombre. Tandis que, dans le même temps, le monde libre se déshonorait à plaisir dans des guerres coloniales (Indochine, Algérie, Angola et ailleurs), des interventions impériales (Vietnam, Irak), se livrait à des opérations policières (Suez, Cuba, Afghanistan) qui restent autant de fiascos politiques et militaires.

L’accumulation des tragédies et des fiascos a fini par faire problème. Du côté des sociétés civiles, années après années, activistes des droits de l’homme, promoteurs du devoir d’ingérence auront œuvré sans relâche à l’insurrection des consciences.  L’intervention occidentale en faveur de la Libye, dix ans après le 11 septembre 2001 qui faillit déclencher une guerre des civilisations avec le monde islamique, est la conjonction de ce double mouvement. Le renversement est de taille.

Il l’est pour nous, ô combien. Des guerres contre la tyrannie, des dictatures intérieures, des agressions extérieures, nous en avons connu, BHL et moi ! Au Cambodge, en Afghanistan, au Kurdistan, en Bosnie, au Darfour, nous avons vécu aux côtés des combattants, nous nous sommes mobilisés pour des causes qui ne faisaient, en vérité, qu’une seule et même tragédie à épisodes. Lévy a écrit des livres, réalisé des films, monté des rencontres politiques, lancé des campagnes, organisé, avec d’autres, la solidarité en France. Aucune de ces guerres n’a été gagnée par les peuples en lutte pour leur sauvegarde et notre liberté à tous. Chaque fois, ils furent abandonnés à eux-mêmes. Aucune ne s’est terminée par la victoire du droit et de la justice. Nous étions tous, « eux » et nous avec eux, abonnés aux causes perdues.

Pour la première fois, là, dans cette affaire libyenne, la victoire sur l’inacceptable aura été au rendez-vous. Pour la première fois, le droit d’ingérence, pour lequel nous avons plaidé depuis vingt ans, a été appliqué par l’Occident, et avec quel succès ! Effacée, pour partie, l’amertume accumulée depuis si longtemps. L’impuissance à répétition qui fut notre lot a été battue en brèche. Les purs individus que nous étions en Libye n’auront pas fait, cette fois, que témoigner. Jadis, nous avions le sentiment que, fors l’honneur, la mobilisation n’avait servi à rien. On ne faisait pas bouger les lignes, ou si peu. Le comble fut atteint quand Massoud vint en France et qu’un certain président Chirac lui tourna le dos. L’action en Libye a été possible, très tôt, et dans l’urgence ; elle a été utile ; elle a porté effet jusqu’à la fin de cette aventure improbable. Cette guerre, cette victoire, Lévy les aura un peu, beaucoup, écrites à la place qui fut la sienne, intellectuel en actes, intervenant jusqu’au terme de ce grand jeu militaro-politique, armé de ses seules convictions et d’une détermination sans faille, consignant les faits dans un journal de bord, La guerre sans l’aimer, chronique des évènements à verser au registre de l’Histoire en train de se faire, la petite et la grande, sur les côtes et les déserts de Libye. Sans autre mandat que de lui-même, il aura joué un vrai rôle. Il aura été, six mois durant, un acteur essentiel de ce grand jeu entre l’Occident enfin solidaire et un monde arabe en quête de liberté, homme de terrain sans relâche, soutenant flamme au vent l’un des deux camps en présence.

Cet interventionnisme excède le rapport consacré des intellectuels français à l’engagement. Les intellectuels, ces préposés aux idées nobles, brocardés depuis l’origine par les sceptiques et les cyniques, présentés comme des belles âmes aux mains blanches, décriés comme peu enclins à s’impliquer dans une action concrète, à donner à leur engagement et à leurs appels à l’opinion une traduction réelle en se portant eux-mêmes là où se joue la cause qui est la leur. Race des Seigneurs… Pétitionnaires professionnels… Intellectuels en chaises longues… Combattants par procuration… Bateleurs de tréteaux, beaux parleurs médiatiques, stratèges en chambre, conseilleurs mais pas payeurs… La liste des sarcasmes sur l’engagement des intellectuels est longue. Reste que, cette fois, on est plus près du parti de ces écrivains d’hier et d’autrefois s’investissant corps et âme dans une guerre fût-elle lointaine, ralliant ses défenseurs sur place, s’immisçant au cœur de la mêlée. On est plus près du modèle de ces aînés de légende que furent Byron, d’Annunzio, Lawrence, Malraux, Orwell, Char ou Gary, hommes d’idées et de mots requis par une nécessité plus haute que leur seul magistère de lettrés, s’ingérant dans la guerre, fusil, stylo, caméra en main, la faisant sans l’aimer. Lévy, en Libye, y fut à leur exemple. Souvent à leur image.

Voici les épisodes de cette guerre de libération de la Libye où Bernard-Henri Lévy aura joué un rôle qui ne fut pas mince, moments que nous avons partagés et qui ont contribué, six mois durant, à changer le monde arabe. Tout cela est donc consigné dans son journal de Libye, La guerre sans l’aimer.

L’aventure libyenne commence pour Lévy et moi à l’aéroport du Caire, fin février 2011, au retour de la fameuse place Tahrir, la place de la Liberté, le cœur battant de la révolution égyptienne. Les écrans projetaient des raids d’avions piquant sur les manifestants à Tripoli. Le carnage en direct, Kadhafi martyrisant son peuple, les images étaient insoutenables. La passion de la Libye ne nous a plus quittés.

Quelques jours plus tard nous revenons et, via l’Égypte, nous gagnons la frontière libyenne non où s’entassent des milliers de travailleurs étrangers, femmes et enfants compris, fuyant les combats. Via Tobrouk, par des moyens de fortune, nous arrivons à Benghazi, à peine libérée des milices kadhafistes, au prix de 300 morts civils.

Départ pour Brega. Le front, ce jour-là, est relativement calme. Première rencontre avec les chebabs, ces jeunes combattants improvisés, aussi intrépides qu’inexpérimentés.

Le Français BHL, en Libye, est inconnu. Nous nous frayons une entrée au Supreme Court, sur la Corniche de Benghazi, où siègent, dans une effervescence permanente, des commissions municipales incluant des membres du futur CNT, le Conseil National de Transition. Nous sommes bientôt présentés à un petit homme sans relief, le chef des rebelles, Mustafa Abdeljalil. Le Président du CNT, créé ce jour même, dresse un tableau alarmant de la situation, dépeint l’impuissance des révolutionnaires libyens face aux blindés et aux avions de Kadhafi. L’urgence est telle que Lévy propose ex nihilo d’appeler la France à l’aide. Mustafa Abdeljalil fixe ce Français singulier, ni diplomate ni émissaire, acquiesce à l’idée d’envoyer une délégation à Paris plaider la cause de la Libye libre.

BHL contacte difficilement l’Élysée, premier appel d’une longue série avec le Président français. Saisissant la balle au bond, Nicolas Sarkozy lui assure qu’il recevra lui-même les émissaires libyens ; ce qui vaudra reconnaissance du CNT. On va pour pavoiser. BHL transmet la réponse, le CNT remercie chaleureusement. Mais veut en préalable une déclaration officielle de la France. « Vous nous reconnaissez hic et nunc ; nous ne bougerons pas sans… » C’est la charrue avant les bœufs. BHL avance que le Président français recevra en personne… Rien à faire. C’est à prendre ou à laisser. Ce quitte ou double d’un CNT à peine né, aux forces très inférieures à celles de Kadhafi, quasiment inconnu à l’étranger, reconnu par aucun État, pays arabes inclus, va-t-il réussir ? Tout compromettre ? Pour peu que le Quai d’Orsay l’apprenne et s’en émeuve… Rappel embarrassé à l’Élysée de BHL, contraint de plaider ce forcing inédit. Sarkozy réserve sa réponse. Quelques heures plus tard, des milliers de Benghazis envahissent la Corniche : « Merci la France, merci Sarkozy ». Paris vient de saluer, « blind», la naissance de ce CNT. Kadhafi out. Nous pavoisons avec nos amis libyens.

Les choses se sont enclenchées ainsi. Elles ne s’interrompront plus jusqu’à la fin.

10 mars 2011, Sarkozy reçoit à l’Élysée (BHL qui est à l’origine de cette rencontre, la détaille dans son livre) les trois envoyés du CNT, les assure de l’assistance militaire de la France et, au-delà, de sa volonté d’internationaliser le soutien à la rébellion libyenne. Le CNT est reconnu officiellement par la France. Juppé, ministre des Affaires étrangères, écarté du making off franco-libyen à la suggestion de BHL qui n’a oublié ni le sauvetage des génocidaires hutus au Rwanda en 1994 ni le veto en 1995 à une opération en route pour Srebrenica, apprend, sidéré, cette reconnaissance du CNT, à Bruxelles. Le Quai d’Orsay ne cessera plus de tirer à boulets rouges sur Lévy (électron libre ; va-t-en-guerre ; de quoi je me mêle ?). Imperméable aux petites phrases, Sarkozy maintiendra de bout en bout un lien privilégié avec le philosophe. De même le CNT.

Les jours suivants sont une course de vitesse entre les chars de Kadhafi qui progressent vers Benghazi, la ville rebelle promise par le fils du dictateur à être punie dans des rivières de sang, et la communauté internationale mobilisée au pas de charge, chef d’État après chef de gouvernement, par Sarkozy, auprès de qui BHL répercute les SOS de plus en plus pressants de Benghazi, d’où la population fuit en catastrophe. Le 17 mars, à l’initiative de la France, le Conseil de Sécurité vote dans la nuit la fameuse Résolution (Russes et Chinois suspendent leur veto) qui donne mandat à la communauté internationale de protéger les populations civiles libyennes. Le 19, les avions français frappent la colonne de chars aux portes de Benghazi, sauvée in extremis. De nouveau, sur la Corniche, des milliers d’habitants de Benghazi crient « Merci Sarkozy ! »

L’intervention aérienne de l’OTAN est lancée, France et Grande Bretagne en tête. Elle sera décisive.

Entre autres actions, BHL jouera un rôle moteur, au fil de ces sept mois que va durer la guerre de Libye, dans cinq épisodes : l’unité des tribus libyennes ; la venue de chefs libyens à Paris ; la rupture des liens de certains pays africains et de Kadhafi ; l’armement du djebel Nefoussa ; le soutien à Misrata.

Face aux belles âmes et aux aventuristes que seraient les interventionnistes pro-CNT, un des leitmotivs des opposants au soutien de la France (ne sentez-vous pas, naïfs que vous êtes, ces relents néo-colonialistes et pétroliers ?) non moins qu’aux rebelles libyens (plus que divisés entre Est et Ouest libyens, libéraux et conservateurs, ex-kadhafistes et exilés), fut celui-ci : outre leur faiblesse militaire (chebabs égal zozos) qui nécessiterait une intervention terrestre (nouvel Irak en perspective), outre le coût des opérations (bonjour nos finances !), outre les interrogations sur ce CNT (sans visage) et sur les islamistes au sein des rebelles (20, 30, 40 % ? ; forcément en embuscade), il y avait le soupçon que la Libye, loin de former une nation, constituait une mosaïque de tribus rivales (sans compter l’irrédentisme de la Cyrénaïque) et que la victoire des rebelles et l’instauration de la démocratie entraineraient une dislocation de fait de la Libye, que seule la férule de Kadhafi avait tenu unie. C’est en réponse à ce présupposé que 32 chefs des principales tribus libyennes nous accueillent début avril, dans les faubourgs de Benghazi, et signent en grande cérémonie, BHL faisant office de scribe, un « Appel des Tribus », qui proclame solennellement leur attachement indéfectible à l’unité de la Libye, et qui sera ratifié dans la foulée par la quasi-totalité des tribus libyennes, y compris des zones aux mains de Kadhafi, et publié par les soins de Lévy dans La Regle du Jeu puis dans la presse internationale. Cette première bataille idéologique livrée, l’argument de la dislocation tendra à disparaitre de la scène.

Restera jusqu’au bout celui du danger islamiste, que jugulait Kadhafi dans le sang, et que, nous opposait-on ici et là, la révolution pourrait bien, à son terme, libérer au grand jour. BHL ne cessera de s’enquérir sur les islamistes libyens, rencontrera les ex-djihadistes de Derna, et tiendra ferme au pari d’un Islam des Lumières largement majoritaire. Il revient à plusieurs reprises dans son ouvrage sur les allusions par Mustafa Abdeljalil et le CNT, à côté des Droits de l’homme et des libertés démocratiques, de conscience et de religion, à la charia, proclamée « source principale de la loi », dans un pays jusque-là sans constitution, ployé à la seule loi du Maître, à ses foucades, à sa cruauté, à son bon plaisir. BHL n’a jamais sous-estimé ce danger islamiste. Il s’en ouvrira longuement, la veille même de la chute de Tripoli, au chef du CNT qui réaffirmera devant lui, avec force, la volonté du Conseil National de Transition de bâtir un État de droit, fondé sur des élections libres, respectant la liberté des cultes, l’indépendance de la justice et se réclamant des principes de la démocratie. Double discours ? C’est possible. Mais ce qui est sûr c’est que, contrairement à ce qui s’écrit ici ou là, Lévy n’a jamais exclu cette possibilité. Il n’a cessé d’écrire, dans son Journal de l’époque, que le rapport de forces pouvait hélas tourner autrement qu’il ne l’espérait ´sud qu’il ne fallait pas, pour autant, désespérer et laisser s’éterniser une tyrannie sanguinaire.

D’avril à juillet, BHL jouera les bons offices pour que se succèdent auprès de Sarkozy et des autorités françaises le chef du CNT, le général Younès, chef des forces rebelles, accompagné du chef des chebabs libyens et enfin, après bien des péripéties, les responsables militaires de Misrata encerclée. Il plaidera inlassablement la cause de la Libye à l’Élysée et dans l’opinion, face à l’ami Claude Lanzmann, à Jean-François Kahn, Roni Braumann et aux nombreux tenants de la thèse de « l’enlisement », qui furent non loin de l’emporter à la suite de l’assassinat mystérieux du général Younès, à l’été 2011.

BHL se dépensera avec la même détermination auprès du Président du Sénégal afin qu’il engage les États africains à rompre avec Kadhafi qui, fort d’avoir gangréné les pays du Sahel de ses pétrodollars, y puise ses mercenaires et appelle à un sommet africain contre « l’agression occidentale ». Wade reçoit les envoyés du CNT accompagnés par Levy, rompt avec Kadhafi, bientôt imité par la plupart des États africains. Finis les médiateurs pro-kadhafistes ; et il n’y aura pas de Sommet de la dernière chance pour le mégalomane ubuesque qui se proclamait « le Roi des rois traditionnels de l’Afrique. »

Misrata, à 200 kilomètres à l’est de la capitale avait héroïquement résisté aux chars de Kadhafi qui l’éventraient, les repoussant jour après jour, carrefour après carrefour, tout au long de Tripoli Street, l’artère centrale de la ville, un mois et demi durant, au prix de 1600 morts, de milliers de blessés et de destructions sans nombre. Ce bastion de la liberté restait totalement encerclé. Nous nous y rendons depuis Malte, sur un bateau de fortune et passons par une interception surréaliste en pleine mer par les hélicoptères de l’OTAN. On découvre une ville martyrisée, encombrée de carcasses de chars. Mais on découvre aussi ses défenseurs victorieux qui nous emmènent sur les fronts à trente kilomètres tout autour de la ville. Ils ont gagné la bataille de Misrata, quand, à six cents kilomètres plus à l’est, leurs homologues, les chebabs de Benghazi, piétinent depuis des semaines devant Brega. Eux sont aux avant-postes de la révolution, à deux cents kilomètres de Tripoli. Et ils ne rêvent que de revanche, et de la libérer. Ils ne cessent de marteler à BHL : que les hélicoptères français et anglais nous viennent en soutien, et nous balaierons les lignes kadhafistes ! Transmission est faite du message, de retour à Paris. Lévy va jusqu’à rationaliser et formaliser l’idée stratégique simple d’attaquer Tripoli, non plus par la route côtière dans le désert, mais a partir de Misrata, Le 20 juillet, BHL présente à Sarkozy les officiers libres de Misrata, venus enfin plaider leur cause. Quelques jours plus tard, les hélicoptères alliés entament leurs raids de nuit. Et, de fait, ce sont les combattants de Misrata qui, un mois plus tard, enfonceront les lignes kadhafistes, prendront à revers, de nuit, depuis la mer, les défenses de Tripoli et entreront les premiers dans la capitale en état d’insurrection. Et nous entrerons dans Tripoli au moment même de sa libération avec une colonne venue de Misrata. BHL dira son émotion devant des chebabs en liesse d’être sur la Place verte libérée, après une si longue attente.

L’aventure libyenne se terminera provisoirement pour BHL et moi-même à la mi-septembre 2011, sept mois après avoir commencé. Elle se terminera sur de toutes autres images : une foule en liesse sur la Corniche de Benghazi salue follement Sarkozy et Cameron.

La tâche est faite. S’ouvre le temps du récit. La guerre sans l’aimer. Journal d’un écrivain au cœur du printemps libyen, l’inaugure.

Que deviendra cette révolution, qui fut belle durant cette guerre de libération ? Tiendra-t-elle ses promesses de liberté et de démocratie ?

Quelques semaines plus tard, Kadhafi trouve une mort ignominieuse à Syrte, qui révulse, par son atmosphère de lynchage, les meilleurs alliés de ces chebabs, demeurés dans leur immense majorité irréprochables jusqu’au terme des combats. Lévy condamnera publiquement, dans un mémorable article pour Newsweek, ce crime et ce spectacle inacceptables.  Quelques jours plus tard, le chef du CNT, lors de la proclamation de la libération du pays, devant la foule rassemblée pour ce moment historique, se met, en fin de discours, à prôner la charia, la polygamie, et réclamer l’abolition du divorce, jetant un pavé dans la mare à l’encontre des alliés occidentaux de la veille et une pierre de belle taille dans le jardin des libéraux libyens. L’homme représente une fraction de l’opinion libyenne, mais son pouvoir est limité (le CNT est un organisme de décision collégial), il ne contrôle en rien les mille et une brigades, largement autonomes, qui forment l’armée rebelle, et c’est l’Assemblée constituante à venir qui déterminera le caractère laïque ou religieux de la Constitution et de l’État libyen. Cette déclaration tonitruante est le prix à payer de la démocratie naissante, ce régime de liberté tous azimuts et de discorde, dont les extrêmes, les radicaux, les fous de Dieu et autres obscurantistes peuvent désormais user de plein droit, à l’égal de toutes les forces quelles qu’elles soient. Reste que la lutte commence sur les chapeaux de roue, pour les démocrates libyens, les tenants d’un Islam des Lumières et tous leurs amis étrangers. Il y a huit mois d’ici les élections 2012 à la Constituante pour faire que le Printemps libyen, qui eut raison de Kadhafi, l’emporte aussi sur ses piètres gardiens.

Nul, parmi les amis de la Libye, n’a à se reprocher, et BHL moins qu’un autre, d’avoir contribué à la chute du tyran et la libération du pays. Il appartient maintenant aux démocrates libyens de gagner une partie qui s’annonce difficile, et, face à de nouveaux périls, nécessite notre aide.

Deuxième partie : 2020

Neuf ans plus tard.

La Libye s’enfonce un peu plus chaque jour dans la division, la crise politique et les combats fratricides. La guerre contre Kadhafi a été gagnée ; la paix, elle, reste introuvable.

Alors, la Libye est-elle une cause définitivement perdue ? Et la faute à qui ?

Des années durant, la réponse, au parfum légèrement complotiste, fut donnée par des sots férus de géopolitique au marteau et par des quantités de petits malins à grosse ficelle, imputant pour partie la faute à BHL qui aurait, par souci de sa gloire, entrainé le naïf Sarkozy dans une intervention en forme de coup d’éclat en Libye. Les deux, naturellement, se souciant comme d’une guigne de l’après-Kadhafi. Avec le résultat qu’on connait aujourd’hui.

Qu’allions nous faire, nous disent ces réalpoliticiens, dans cette galère libyenne ? Pourquoi le devoir d’ingérence ? Qu’importait l’homme qui, quel qu’en soit le prix, maintenait par le fer et le sang l’unité et la stabilité du pays ? Sur le modèle interprété à contre-sens de Goethe (« Plutôt une injustice qu’un désordre ») qui dénonçait, en fait, le lynchage d’un soldat napoléonien par la populace, on disait : plutôt, en Libye, l’oppression, la dure loi des prisons et des tortures, que le dissensus des citoyens débattant librement sur la Place verte de Tripoli ou la Corniche de Benghazi. Au diable la démocratie et ses sophistications savantes, faites pour des peuples de longue culture. Arrêtons net le char de l’Histoire, rejetons l’aspiration brouillonne des peuples à la liberté, la conquête anarchique des droits humains, au motif que l’accouchement de la démocratie se fait là dans les convulsions, ici dans le chaos. En chassant Kadhafi, « on savait ce que l’on perdait, on ne savait pas ce que l’on gagnerait ».

À ce procès en irresponsabilité, Lévy a maintes fois répondu : grâce à l’intervention occidentale, Kadhafi a été renversé, au prix de 30.000 morts. En Syrie, faute d’intervention aérienne alors que toutes les lignes rouges avaient été franchies par Bachar El Assad, le boucher de Damas est toujours au pouvoir, les Russes et les Iraniens sont chez eux en Syrie, on en est à 500.000 morts et l’on compte des millions de réfugiés…

On a aussi fait valoir, à l’intention des rares esprits non prévenus, ceci. Soit la Libye laissée, la guerre gagnée, dans l’état où l’avait enfoncée Kadhafi, avec ses élites décapitées, le pays privé d’une Administration digne de ce nom, la manne pétrolière détournée, dilapidée.  Une réflexion eut lieu mezzo voce dans la communauté internationale sur le fameux nation building appliqué à cette Libye. Sauf que, à cette réflexion, Lévy concourut en vain.

Six millions d’habitants à peine, des revenus pétroliers considérables : la tâche n’était certes pas surhumaine. Des projets virent le jour, dont une École Nationale d’Administration sur le modèle français. Mais tout fut remis en cause par les luttes intestines entre milices rivales, à Tripoli et ailleurs, puis la scission entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque et la guerre des deux Parlements, de Tripoli et de Tobrouk. La descente aux enfers commençait. Elle n’a plus cessé depuis. La communauté internationale, l’ONU, sont restées impuissantes, La nature ayant horreur du vide, la Turquie d’Erdogan avec ses drones, et la Russie de Poutine avec ses mercenaires Wagner, ont pris la place. On en est là.

Alors, Lévy en tête de notre petit groupe, qu’allions-nous faire de nouveau, dix ans plus tard, dans cette Libye plus que jamais à la dérive ?

D’abord répondre à l’appel de quelques amis vieux de dix ans, à bout d’espoir à Misrata, au premier rang desquels le général Ramadan qui libéra Tripoli et qui allait, hélas, bientôt mourir.

Ensuite, Lévy appellerait à la paix civile depuis les ruines grandioses de Leptis Magna, par-delà les factions rivales, via les mères libyennes, partout épuisées par la guerre et la perte de leurs enfants au fil des combats fratricides.

Enquêter enfin sur un massacre de civils, sans doute commis par les mercenaires Wagner du maréchal Haftar, aux abords de la ville de Tarhouna, durant son offensive-éclair sur Tripoli, repoussée par les drones d’Erdogan.

C’est au sortir de ces killing fields que, traversant Tarhouna, nous fûmes pris à parti par des bandes incontrôlées, fanatisées, qui tentèrent, par des tirs d’intimidation, d’arrêter notre convoi pour s’emparer des intrus que nous étions à leurs yeux. Lévy fut vilipendé comme juif. Un rodéo s’ensuivit où nous semâmes difficilement nos poursuivants. Alors oublier la Libye en voie de somalisation avancée ? Passer le pays par pertes et profits ?

Non ! La démission de l’Occident après qu’on eut renoncé au nation building, n’est pas fatale ; le pays peut être de nouveau libéré. Par ses propres citoyens, d’abord. Mais aussi par une action internationale énergique.

Les quelques forces russes et turques qui le manipulent impunément ne sont, encore une fois, pas là pour toujours.

Mais qui, en Occident et dans le monde arabe, aura la volonté de mettre un terme à la dégringolade d’une nation aux portes de l’Europe, transformée en poudrière intérieure par deux États-voyous et en rampe de lancement des émigrants d’Afrique vers les eaux meurtrières de la Méditerranée, le tout dans l’indifférence générale du monde libre ?

Qui ?

L’heure, dans les chancelleries occidentales, est au retrait. Retrait d’Afghanistan, « allégement » du dispositif français au Sahel.

Alors qui ?

Pour l’heure personne.

À suivre.


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