15 Décembre 2000…

… Bernard-Henri Lévy arrive à Bujumbura (Burundi)

BURUNDI  3 Arrivée à Bujumbura. Ciel blanc de chaleur. Moiteur. Cette odeur, un peu suffocante, si caractéristique des aéroports africains. Et, tout de suite, devant le Novotel, autrement dit au cœur de la ville moderne, face à un groupe d’« expat », en short et Lacoste blancs, droit sorti de l’époque coloniale belge, un adolescent, presque un enfant, qu’une patrouille vient d’arrêter. Papiers ? Pas de papiers. Ou plutôt si, un vague bout de chiffon, pêché au fond de la poche de son blue-jean et que le soldat examine. « Qui tu es ? Où tu habites ? Le tampon est effacé ! » Il l’examine encore. Le tend à un collègue. Répète, prenant à témoin le collègue, puis la brigade, puis, il me semble, le groupe d’expatriés : « le tampon est effacé ! le tampon est effacé ! » Puis, à l’enfant : « Hutu ? sympathisant des assail­lants hutus ? non ? alors prouve-le ! viens, avec nous, défricher la bananeraie de Tenga ! » L’enfant, bizarrement, ne semble pas trop impressionné. Il essaie bien, au début, d’expliquer quelque chose au soldat. Le tampon, sans doute… Qu’il vend des cannes à pêche au bord du lac Tanganyika… Et puis il hausse les épaules et sourit – comme s’il n’était pas si mécontent que cela, dans le fond, de suivre les Tutsis pour aller défricher la bananeraie de Tenga. « Il n’avait pas le choix, me dira l’un des témoins. Pour les gosses de Bujumbura, c’est le chômage ou l’armée. Or ils savent que, à l’armée, ils auront au moins de quoi manger, et un lit, et même un peu d’argent, car le Burundi est le seul pays de la région à payer encore la solde de ses soldats. » L’enfant est dans le camion. Le camion a disparu, au bout de l’avenue du Peuple Murundi. Bujumbura, autre patrie des enfants-soldats ?

L’air de la guerre burundaise, c’est dans le quartier hutu de Kamengué, au nord de la ville, que j’ai commencé de le respirer. La moitié des maisons est détruite, apparemment à l’arme lourde. L’autre moitié est reconstruite, mais avec un mélange de bouts de bois, débris de tissu et de gros carton, plaques de fer-blanc ou de plastique bleu encore marqué UNHCR, que la végétation a envahis. Et il règne sur le quartier une atmosphère étrange, mélange de peur, suspicion, espoir abandonné, fatigue : longues files d’hommes et de femmes marchant sans but, le regard vide – je savais, avant de venir, que les populations sans défense étaient, comme au Sri Lanka, comme en Angola, les principales victimes de l’affrontement sans merci qui oppose l’armée gouvernementale tutsie aux milices rebelles hutues, mais je n’imaginais pas que la désolation fût si palpable. Ce matin, la rumeur court qu’une unité de rebelles se serait infiltrée dans le quartier et aurait, la nuit dernière, devant l’église des Témoins de Jéhovah, assassiné deux femmes qu’ils auraient prises pour des Tutsies. Alors, les parachutistes sont là. Ils patrouillent. Guidés par trois nyumbakumi, les chefs de pâté de maisons, ils entrent chez les gens, vident les cabanes suspectes, interrogent les uns, mettent les autres au mur. Mais sans bruit, là non plus. Sans un cri. Un instant, je me dis que c’est la présence d’un étranger qui retient les uns de cogner trop fort, les autres de protester trop haut. Mais non. C’est juste la vie du quartier. Violence et quotidienneté mêlées. La brutalité sèche de la soldatesque d’un côté. Ces femmes qui, de l’autre, continuent, l’une de piler son manioc, l’autre de vendre ses grigris ou la troisième, assise à même le sol, presque nue, les seins secs et flasques, d’allaiter un enfant gonflé d’œdèmes et qui grelotte : cette façon qu’ont les femmes de Bujumbura de porter leurs bébés comme des petits cadavres ; ce désespoir mutique et exténué, cette tristesse de monde finissant qui semble s’être abattus sur toute une population – le contraire de l’effervescence qui caractérise toutes les villes africaines, même très pauvres, que je connais.

Même sentiment à Mubone, dans la commune de Mutimbuzi. Il n’est, ce quartier, marqué sur aucun plan. Ce n’est même pas un quartier, d’ailleurs, mais un camp. Et ce camp a été créé récemment, un jour où l’armée, préparant une opération de « net­toyage » dans les collines à majorité hutue, a, comme elle le fait toujours, informé les paysans qu’ils avaient vingt-quatre heures pour quitter la zone et se regrouper dans la plaine, près de la caserne – après quoi elle bloquerait les sentiers qui descendent à la ville et quiconque aurait, malgré l’aver­tissement, choisi de rester sur les lieux serait tenu pour complice des rebelles et susceptible, comme eux, d’être abattu à tout moment. Certains, bien entendu, sont restés. Ou n’ont pas été informés de la consigne. Ou ont craint, en obéissant, de se mettre à dos l’autre camp qui ne les laisserait plus jamais revenir dans leur maison. Alors ils ont été déclarés complices en effet, cibles militaires légitimes, et il y a eu, sur les deux collines de Nyambuye et Kavumu qui sont traditionnellement des fiefs des rebelles hutus des Forces nationales de libération, plusieurs dizaines de civils tués à bout portant. Mutisme, là encore. Réticence des survivants à raconter. Et une infinie douleur dans les yeux de la centaine d’hommes valides en train de creuser, sous la menace des kalachnikovs, une tranchée géante qui servira de latrines à ciel ouvert. « Il n’y a plus de camps de regroupés au Burundi », m’avait dit, le matin même, Eugène Nindorera, « ministre des Droits de la personne humaine, des réformes institutionnelles et des relations avec l’assemblée natio­nale ». Eh bien si. En voici un, aux portes de la capitale, dans la poussière et la saleté, au bout de cette piste non carrossable où je suis arrivé par hasard, en cherchant mon chemin entre Cibitoke et Kinama et où survivent donc quelques milliers d’hommes, femmes, enfants pris, à nouveau, entre les deux feux : l’armée tutsie, d’un côté, qui tient tous les Hutus pour des adversaires potentiels et des cibles ; les rebelles hutus, de l’autre, qui semblent prêts à tout, y compris terroriser leurs propres civils, détruire leurs maisons, leur interdire d’y revenir, pour établir leur emprise sur le pays. « Qui tu es ? », aboie un sergent, aussi maigre que les creuseurs, aussi misérable qu’eux, l’uniforme en loques, le crâne galeux. « Qui tu es ? Tu n’as rien à faire ici ! » On sent qu’il n’a au monde, ce sergent, que sa kalachnikov neuve, pointée sur l’intrus trop curieux. Et on sent, surtout, qu’il serait inutile d’insister : les regroupés, le voudraient-ils, n’auraient manifestement pas le droit d’en dire davantage. Regroupés, vraiment ? Ou otages ? Ou forçats ?

Kamengué, de nouveau. Mais de nuit. Les soldats sont partis. Ils se sont repliés sur leur cantonnement, à la lisière du quartier et ont, comme chaque soir, cédé le terrain aux Hutus. Et c’est un autre quartier – une autre atmosphère et, donc, un autre quartier, presque une autre ville – qui prend forme à la faveur de la nuit. Des bruits, maintenant. Des tirs, qui partent des collines. Mais aussi des éclats de voix. Des transistors. Une pétarade de moteur de moto. Une bagarre. Un type qui me propose des filles. Un autre qui me poursuit pour me vendre un disque de Céline Dion. Un autre, frissonnant de fièvre, qu’on amène des montagnes pour le faire soigner au dispensaire. Un groupe de « récupéra­teurs » qui, pieds nus, casquettes ou chapeaux de brousse sur la tête, vont de maison en maison pour y prendre, qui du ravitaillement, qui les 2 000 francs trimestriels dus à la rébellion. Ou « chez Roméo », paisible tonnelle de tôle et de rondins où l’on ne parlait, l’autre matin, que de foot et de nourriture, où toute la question était de savoir quand la pêche serait réautorisée sur le lac et quand le patron recommencerait de servir ses succulents « ndagala » frits – la voici transformée en un bruyant forum où, attablés devant des carafes de bière de banane, une dizaine d’hommes discutent de la façon dont on traite, dans l’armée, les Hutus. L’un : « il paraît que les officiers battent les soldats hutus ». L’autre : « j’ai vu des hommes de troupe tutsi tuer à la baïonnette leur officier hutu ! » Un troisième : « le soir, quand on passe devant la garnison, on entend des cris, et des coups, et des chocs sourds et mous, comme quand on tape sur de la viande ». Il est minuit. Le ton monte. Les esprits s’échauffent. Un attroupement s’est fait, dans la rue, devant « chez Roméo ». C’est l’heure du couvre-feu, me dit le prêtre qui m’accompagne. Il faut rentrer.

Faustin, lui, est tutsi. Il appartient donc à l’autre ethnie, minoritaire, qui tient les leviers du pouvoir depuis le départ des Belges et vit dans la hantise de la revanche et de la violence hutues : le Rwanda est si proche ! les deux pays sont si semblables, presque jumeaux ! comment être tutsi, ici, à Bujumbura, sans avoir sans cesse à l’esprit le précédent de Kigali ? Sa vie, raconte Faustin, a basculé il y a cinq ans, quand on a retrouvé la tête de son père, avec celle de trois soldats de son unité, plantée sur une pique, en bordure d’un champ de caféiers, près de Tenga. Il est parti, ce jour-là, à la recherche du reste du corps. Il a sillonné la région. Interrogé les paysans. Il a même retrouvé le frère d’un des « assaillants » qui lui a tout raconté : l’attaque en pleine nuit ; le massacre ; qu’il y avait dans l’unité, comme dans la plupart des unités, un sous-officier hutu et que c’est lui qui a trahi, et lui qui a mené les tueurs jusqu’à la position isolée, au sommet d’un pic rocheux, où elle était censée stopper l’infiltration des « intimi­dateurs ». Et il a identifié le corps, enfin, 10 kilomètres plus loin, dans une décharge, nu, décomposé, avec son numéro matricule enfilé sur un des pieds. Depuis, c’est sa spécialité. On dit même, à Cibitoke, le quartier tutsi où il habite et où je suis venu le rencontrer, que c’est comme un métier. Ce voisin dont on a décapité la femme… Cet autre qui est certain que ce corps sans tête, retrouvé, les testicules lestées d’épingles, sur la rive du lac, près du « Safari », la plage chic, est le corps d’un de ses frères… Ce troisième dont le bébé a été étranglé, puis découpé, et dont on a retrouvé les morceaux près de Tenga… C’est lui, Faustin, que l’on vient voir, chaque fois. C’est à lui que l’on s’adresse pour recomposer ces corps déchiquetés. Son métier ? Il me répond, solennel, presque fier : chasseur de cadavres tutsis suppliciés par les démons hutus.

Tenga, enfin. Depuis trois jours que je suis ici, on ne cesse de me parler de Tenga, ce labyrinthe de caféiers et de forêt, sur la route de Bubanza, dont les rebelles hutus des Forces nationales de libération semblent avoir réussi à faire, aux portes de la capitale, une inviolable forteresse, avec tranchées, bunkers, stocks d’armes défensives et offensives, mines. Et j’ai donc, ce matin, décidé d’aller y voir. Une voiture tout-terrain, blindée, de l’ambassade de France. Un check point à Kinama, l’autre grand quartier hutu de la ville. Un groupe de soldats, torse nu, kalach en bandoulière, qui tuent le temps, sous un banyan, en jouant aux dominos. Un autre barrage encore, à l’entrée des caféiers – une cordelette, presque un fil, tendue en travers de la route, mais à laquelle on a accroché, pour que les automobilistes ne la ratent pas, des bouts de sac plastique de couleur. Et puis soudain, quelques kilomètres plus loin, sur la route maintenant déserte où l’on nous avait recommandé de rouler à vive allure et de ne s’arrêter sous aucun prétexte, une explosion ; une autre, un peu plus proche, qui paraît sortir de terre ; une automitrailleuse dans le fossé ; des soldats, au milieu de la chaussée, affolés, tirant au jugé, droit devant eux ; d’autres, plaqués au sol, à moitié cachés par les plants de café, tirant aussi dans le vide ; d’autres, très jeunes, à bout de souffle, qui sortent du maquis, le visage couvert de boue, pliés en deux, portant une civière ; des grésillements de talkie-walkie ; les hurlements de l’officier ; des rafales d’armes automatiques qui viennent maintenant des deux côtés ; l’image encore – rêvée ? hallucinée ? – d’une tête terrible, et comme peinturlurée, qui n’est plus celle d’un soldat et me semble jaillir, un court instant, à la pointe roussie des caféiers ; la vérité c’est que tout va très vite et j’ai à peine eu le temps de réaliser ce qui se passait, de fermer ma vitre, de me baisser, que les hommes à la civière sont là, débarquent le chauffeur, se ravisent, le remettent de force au volant et installent le blessé sur le siège arrière de la voiture, près de moi, allongé. Il a le teint gris. Le souffle court. Il vomit des petits caillots de sang et gémit. Vite, vite, démarrez vite, vous voyez bien qu’il est blessé. Et la voiture redémarre en effet, le chauffeur congolais couché sur son volant : dix minutes après, nous sommes revenus au check point de Kinama, puis à l’hôpital Prince Régent, avec le soldat blessé.

Cela n’a pas été très facile de ressortir de Bujumbura. L’ambassade, échaudée par l’épisode Tenga, me l’a déconseillé. Le ministre de l’Intérieur me l’a, lui, carrément interdit. Mon vieil ami, le colonel français Guy de Battista, ancien de Sarajevo devenu responsable de la sécurité de la mission des Nations Unies pour les droits de l’homme au Burundi, m’a expliqué que, depuis le meurtre, il y a quelques mois, dans un camp de regroupés de la province de Rutana où, justement, je veux me rendre, de la responsable hollandaise du Programme Alimentaire mondial et du représentant chilien de l’Unicef, les voitures à fanion blanc des ONG ne sont plus une garantie. En sorte que j’ai fini, tout bêtement, par demander à un taxi de me conduire dans le Sud et le taxi m’a répondu que oui, d’accord, les routes sont bonnes au Burundi – mais à une condition, une seule, à laquelle il tient beaucoup : que nous fassions la route un samedi et, par exemple, aujourd’hui. Pour­quoi un samedi ? Parce que les « assaillants génocidaires », ces Hutus des FNL dont le pays entier n’en finit pas de se repasser en boucle les crimes abominables – ce prêtre à qui l’on aurait fait manger son sexe avant de le crucifier… ces bébés enterrés vivants… ces enfants empalés, arrosés d’essence et brûlés, dans leur école, par le directeur même… – sont aussi d’excellents chrétiens, de confession généralement adventiste, qui ne fument pas, ne boivent pas, arrivent dans les villages en chantant des cantiques à tue-tête et considèrent le samedi comme un jour sacré, voué à la prière, où l’on ne doit surtout pas verser le sang. Les habitués des guerres africaines disent que le meilleur moment pour circuler c’est midi car il fait si chaud, tout à coup, que même les combattants font la sieste. Voici un autre moment, spécifiquement burundais : le samedi, toute la journée, parce que c’est jour de relâche pour les « assaillants génocidaires ».

En route, donc, pour Rutana. La Nationale 7, la plus directe, qui passe par l’intérieur mais où les militaires, au bout d’une vingtaine de kilomètres, font faire demi-tour aux voitures. La Nationale 3, alors, qui descend le long du lac Tanganyika et sera évidemment plus longue – mais le Burundi, encore une fois, est si petit ! les distances y sont si courtes ! le chauffeur est sûr, malgré le contretemps, d’être rendu avant 6 heures qui est l’heure où l’armée rentre dans ses casernes et où la guérilla reprend le contrôle des grands axes. Roche sombre de la montagne, sur la gauche. Herbe et broussaille, sur le lac. Des patrouilles de bérets rouges le long de la route et aussi, me semble-t-il, à mi-pente, dans les hauteurs. D’autres patrouilles, mais de civils, armés de bâtons, de machettes et de marteaux : vont-ils nous empêcher de continuer ? non, fausse alerte, ils voulaient juste que nous fassions une place à deux d’entre eux et que nous les déposions au village suivant. Bref, une bonne route, c’est vrai. Etonnamment fluide pour un pays à feu et à sang où une maison sur deux, quand elle est restée debout, porte sur sa façade des impacts de tirs. Jusqu’à Nyanza-Lac, la dernière grosse bourgade de bord de lac avant de rentrer dans les terres, où nous sommes bel et bien bloqués – barrière de branches sèches, sacs de sable, casemates en contrebas et un sergent qui m’observe plusieurs minutes, de loin, avant de se décider à approcher. « Zone de guerre, tu ne passes pas. – Je croyais que le couvre-feu était à 6 heures ? – Ici, c’est 4 heures ; tu ne passes pas. » Sur quoi s’engage un conciliabule, en kurundi, entre lui et le chauffeur d’où ressort : primo que le chauffeur rebrousse, lui, immédiatement chemin ; secundo que je peux, moi, si je le veux, et moyennant dix dollars, dormir là, dans la maison de repos de l’unité, en espérant que passe, demain, une autre voiture. Autre palabre pour obtenir de payer les dix dollars en francs français. Petit problème de susceptibilité quand il s’agit de faire comprendre que j’ai mon sac de couchage et que je n’ai pas besoin de la couverture qu’il me propose. Mais enfin, tout s’arrange. Il ne me reste qu’à attendre.

Réveil à 5 heures. C’est le soldat de la veille. Mais de bonne humeur. Presque hilare. « Tu as de la chance. Il y a un convoi qui arrive. Des renforts pour Rutana. – Pourquoi des renforts ? – Parce qu’on a signalé une infiltration de intagoheka (littéralement « ceux qui ne dorment jamais », autre nom des miliciens hutus) qui remontent de la Tanzanie. Et la garnison veut des renforts. » Juste le temps d’avaler un verre d’eau bouillie avec un filet de lait en poudre. Et le convoi est là. Deux transports de troupes. Un char. Plusieurs canons de campagne, montés sur des Toyota. Une automitrailleuse, pour ouvrir la route. Un camion à demi bâché où je distingue, en vrac, des monceaux de fusils et d’armes de poing. Et, juste derrière, un camion découvert où je m’installe au milieu d’une joyeuse cohorte de jeunes gens, presque d’enfants : les uns portent des uniformes ; d’autres non ; celui qui semble être le chef, et qui parle le français, est coiffé d’un bonnet de laine blanc sur lequel il a posé son béret ; un autre porte un short kaki effrangé, des bottes, et, à même la peau, une veste de flanelle grise trop chaude ; chez tous, mon arrivée provoque une agitation extrême : qui je suis… d’où je viens… s’ils peuvent essayer mes lunettes… mes souliers… l’un, d’ailleurs, les essaie, petits pieds flottant dans mes tatanes, cela fait beaucoup rire les autres, j’ai le plus grand mal à expliquer que c’est ma seule paire, que je ne peux pas la leur donner, et cela les fait redoubler de rire… Ça, les « renforts » ? Sur ça que l’on compte pour repousser l’avancée de « ceux qui ne dorment jamais » ? Et quelle étrange disproportion entre ces stocks d’armes (on dit que ce sont toutes les armées perdues de l’Afrique des Grands Lacs, l’armée de Mobutu, celles d’Amin Dada et de Milton Obote, les ex-Far rwandais de Habyarimana, englouties par la forêt tropicale, dont les débris, comme après un naufrage, échoueraient dans les zones de guérilla du Congo et du Burundi) – quelle disproportion entre cette puissance de feu et cette troupe de gamins dépenaillés, ébouriffés, turbulents, mal entraînés ! Une demi-heure plus tard, nous sommes à Rutana. Et nous n’avons pas croisé l’ombre de la colonne rebelle censée remonter de la Tanzanie. Fausse nouvelle ? Rumeur ? Ou mystère d’une guerre où, comme en Angola, les lignes de front n’en finiraient pas de se déplacer et de glisser ?

Même situation, et même surprise, après Rutana, sur les hauteurs, dans la savane, à 15 kilomètres à vol d’oiseau de la frontière, où l’on m’avait assuré que les rebelles avaient un avant-poste et où c’est, à nouveau, sur une unité tutsie que je tombe. « Les génocidaires tenaient la position, m’explique l’officier, sorte d’hercule, tout en gorge et en épaules, qui fait penser à un bison et possède tous les traits que les tenants de la guerre des races prêtent, d’habitude, aux Hutus. Ils étaient là, oui, depuis deux mois. Mais ils se sont rendus, hier. Ils avaient des armes, notez bien. Beaucoup d’armes. » Il montre une mitrailleuse, posée près d’un projecteur de campagne et, plus loin, dans les buissons, à l’abri d’une bâche kaki caoutchoutée, des caisses de munitions et des mortiers. « Mais ils n’avaient pas assez à manger. Alors on a été patients. On a attendu qu’ils n’aient plus rien, ni à manger, ni à boire. Et on n’a eu qu’à les cueillir… » Des prisonniers ? Il rit, d’un mauvais rire, dur, insolent. « Dans cette guerre, personne ne fait de prisonniers. Quand on en a un… » Il fait, en balançant les deux bras, le geste de jeter un paquet : « quand on en a un, quand on a un assaillant qui nous tombe entre les mains, poubelle ! » Et, voyant ma réprobation, il m’entraîne vers un abri de terre où somnolent deux de ses hommes, qui se redressent à son arrivée et se mettent au garde-à-vous. « Regardez ça. » Il me montre, dans un coin de la case, un matelas de mousse neuf, encore dans sa housse et, le doigt accusateur, crie : « ils ont brûlé deux des nôtres dans des matelas comme celui-ci ; alors quand on en prend un, hein… » Il cherche ses mots, semble interroger du regard les deux hommes – mais, rien ne venant, il répète : « poubelle ! poubelle ! » Retour, dans la même journée, par la même route, dans un taxi loué à Rutana, vers Bujumbura. Je remarque, cette fois-ci, que tous ceux que je croise sur le bord de la route et qui ne sont ni soldats ni miliciens sont des femmes : où sont les hommes ? cachés ? dans le maquis ? J’observe aussi que nombre d’entre elles, surtout celles qui redescendent vers le sud, portent sur la tête des plaques de tôle empilées : les tôles de leurs maisons, leur dernière richesse, qu’elles vont vendre en Tanzanie ? celles des maisons voisines, abandonnées par des « assaillants », ou « com­plices des assaillants », qui ont fui dans le maquis ? Revenu au lac, après Nyanza, j’ai la surprise, surtout, de constater que le check point de la veille, celui où j’avais dû m’ar­rê­ter, a disparu. Il était là, j’en suis sûr. Je ne rêve pas, il était là. Or je ne le vois plus. Ni les soldats. Ni le barrage. Ni même la hutte où j’ai dormi, et qui s’est volatilisée. Et c’est 10 kilomètres plus loin, au nord, là où il n’y avait rien, j’en jurerais, absolument rien, hier matin, que je retrouve le point de contrôle : même barrière de branches sèches, même bloc de béton surmonté de sacs de sable repeints couleur de camouflage, même arrogance paresseuse chez le chef de poste qui ressemble à l’autre comme un frère – et toujours le même mystère de la mobilité de ces fronts qui bougent au gré de je ne sais quoi. « Moi je sais, patron, me dit le chauffeur. C’est les génies de l’air. C’est pour dérouter les mauvais esprits. » Peut-être, après tout. Peut-être faut-il faire, en la circonstance, la part du diable et des mauvais génies. Guerre de spectres, encore. Guerre de fantômes. Avec risque, je m’en rends bien compte, de la déréaliser, cette guerre. De la dépolitiser. Avec risque d’en faire une guerre si parfaitement spectrale qu’elle en deviendrait insaisissable, aveugle, sans causes clairement assi­gnables, sans enjeux, presque sans effets : le vieux thème, dont je me suis tellement méfié, de la fameuse « Fin de l’Histoire » – ces confins du monde, Kojève disait ces « provinces de l’empire », où n’adviendraient que des ersatz d’événements, obscurs, sans conséquence.

Physique d’athlète. Moustache noire et martiale. Regard dur. Cette façon, quand il parle, de battre du pied en mesure. Ce timbre de voix chantant, à la fois doux et légèrement menaçant, qui pourrait dire l’autorité mais, dans cette bâtisse lugubre, fenêtres ouvertes sur la nuit d’orage, me fait l’effet inverse. Le Président Buyoya n’est-il pas beaucoup plus seul, fragile, qu’il ne le dit ? Ne tire-t-on pas à la grenade, ce soir même, aux portes de sa résidence, sur la colline de Sororezo ? Et cette garde d’élite entr’aperçue, en arrivant, sous l’auvent du parking où elle se protégeait de la pluie, ces soldats, emmitouflés dans leurs capotes, qui se sont à peine dérangés pour me contrô­ler – est-ce avec cela, vraiment, qu’on assure la sécurité d’un président menacé ? « Les enjeux de cette guerre, dites vous… Les enjeux… » Il réfléchit. Tape du pied, mais à vide, comme un métronome déréglé. « Mon enjeu personnel, en tout cas… Je peux vous dire pourquoi, moi, au lieu de continuer de mener ma vie de chercheur aux USA, j’ai décidé de reprendre ce fauteuil que j’avais déjà occupé de 1987 à 1993. » Il ferme les yeux. Tape encore, et du pied, et du poing, comme s’il voulait rassembler des souvenirs, prendre son élan et bien me convaincre que le Burundi n’est pas cette terre exténuée, définitivement crépusculaire, sortie de l’Histoire du monde, désorbitée. « D’abord je veux casser ce mythe de la guerre raciale entre Hutus et Tutsis ; nous sommes le même peuple ; nous sommes une vieille nation où les ethnies, pendant des siècles, ont vécu en harmonie ; il a fallu les colonisateurs allemands, puis belges, pour construire cette fable d’une race d’éleveurs batutsis, plus proches des Blancs que des Nègres et venus des hauts plateaux éthiopiens pour opprimer les Bahutus. Et puis… » Panne d’électricité. Un aide de camp apporte une lanterne. Son visage, éclairé par en dessous, ne vit plus que par la mâchoire, et la bouche, qui tremblent un peu. « Et puis, je ne veux pas que le Burundi connaisse le sort du Rwanda. Je ne veux, à aucun prix, laisser faire les tenants du Hutu Power qui ont ici, n’en doutez pas, les mêmes intentions qu’à Kigali. Savez-vous combien ils ont tué de Tutsis, à la seule fin de l’année 1993, au moment de l’assas­sinat du Président Melchior Ndadaye ? 200 000 ! Le quart des morts rwandais. C’est donc, que vous le vouliez ou non, un génocide suspendu. »

Il m’a demandé de l’appeler Luc. Il travaille pour une ONG européenne dans la journée. Il est guérillero la nuit. Et nul, dans sa première vie, ne semble se douter de ces autres activités que, après plusieurs heures de conversation, je finis par reconstituer : incursions nocturnes dans les collines ; passages, par le lac infesté de crocodiles, sur les rives du Kivu, au Congo ; rôle joué, il y a quelques mois, dans la négociation d’un droit de passage, pour les frères ennemis du FDD, à travers les maquis FNL du Bujumbura rural ; armes, surtout ; l’organisation du transit, vers Tenga, des armes lourdes des ex-Far rwandaises ; bref, toute une activité clandestine qui fait de ce quinquagénaire massif, aux yeux intenses et trop grands, à la barbe en fer à cheval plongeant bas sur la poitrine, l’un des cadres civils du Palipehutu, le Parti pour la libération du peuple hutu. Que dit-il de cette volonté génocidaire hutue dont parle Buyoya ? « Plaisan­terie ! » Il prend à témoin le prêtre qui a organisé notre entretien. « C’est une sinistre plaisanterie de parler de volonté génocidaire quand on tient, comme lui, tous les leviers du pouvoir. » Puis, éclair de haine et de ruse mêlées dans le regard : « Vous a-t-il parlé, Buyoya, des 400 civils massacrés par son armée, en août dernier, dans la province de Cankuzo ? et des 150 morts de Muzuyé, qu’ils ont dû enterrer dans des fosses communes avant que les ONG ne fassent un scandale? et l’église de la Pentecôte de Butaganza ? est-ce qu’il s’est vanté de ces soldats tutsis qui ont dit aux habitants de Butaganza de se mettre à l’abri dans l’église et qui, une fois qu’ils y ont été, ont cerné l’église, jeté des grenades dedans, y ont mis le feu et ont achevé à la baïonnette ceux qui essayaient de fuir ? » Horreurs contre horreurs. Victimes contre victimes. Encore que commune volonté, face à l’hypothèse kojévienne d’un affrontement spectral, absurde, sans enjeux, d’ancrer cette guerre burundaise dans le sol sûr d’une rationalité politique : la menace de génocide pour l’un ; la lutte, pour l’autre, entre exploiteurs tutsis et exploités hutus…

« Les Hutus ont tiré sur l’aéroport. Ils ont touché l’avion de la Sabena. » Quand David Gakunzi, le patron du centre Martin Luther King et l’un des rares intellectuels de ce pays qui m’ait donné le sentiment de ne jamais raisonner en termes d’ethnies, de toujours tout mettre en œuvre pour dépasser ce faux clivage Hutus-Tutsis et de rêver, pour le Burundi, d’un avenir authentiquement « ci­toyen », quand le jeune Gakunzi, donc, avec son faux air de Bob Marley et sa grosse casquette ronde multicolore retenant son chignon, surgit dans la salle du petit déjeuner de l’hôtel pour m’annoncer la nouvelle, l’in­formation est déjà partout et la ville entière ne bruit que de cet incroyable coup de main. La dernière fois, c’était le 1er janvier 1998, quand les génocidaires ont fondu sur la garnison de l’aéroport et tué une dizaine de soldats. L’état-major, à l’époque, avait été formel : nous les avons repoussés au-delà de la crête des collines ; la ville, c’est juré, est définitivement à l’abri, désormais, de ce genre de raid meurtrier. Eh bien, la preuve est faite que c’était faux. La preuve est faite que l’ennemi peut frapper où il veut, quand il veut, comme il veut. Et même si ce raid-ci n’a pas fait de victime, la ligne Bruxelles-Bujumbura, déjà réduite à un unique vol par semaine, était un des derniers liens du pays avec l’extérieur et l’attentat a, forcément, une considérable portée symbolique. Emoi, donc, dans la ville. Affolement dans la communauté des expatriés français et belges qui vivaient dans l’illusion d’une guerre qui ne les atteignait pas. Et trouble, plus grand encore, chez les Bujumburais eux-mêmes qui vivent l’atten­tat d’abord, puis, surtout, presque aussitôt, la décision de la Sabena de suspendre tous ses vols, comme un coup de plus, une punition, une nuit qui tombe sur la ville, la geôle qui se referme, une mise en quarantaine : « le diable emporte Buyoya, Luc et les autres, semblent dire les Européens, nous décidons de fermer la porte, de jeter la clef et de nous désintéresser une fois pour toutes de votre indéchiffrable conflit ». Je reprends la route, l’autre route, celle du Nord, qui me permettra de ressortir du pays par le Rwanda, en laissant derrière moi une capitale sonnée, en état de choc, à bout de nerfs.

Est-ce cette affaire du vol de la Sabena ? Est-ce l’idée, qui me poursuit, de cette ville momentanément coupée du monde, isolée, asphyxiée ? Est-ce la fatigue, simplement ? J’ai l’impression qu’à cet autre décor correspond un autre climat et que cette partie nord du pays est plus désolée, déshéritée encore que le Sud. Cette fontaine, brisée. Cette autre, 5 kilomètres plus loin, où une centaine de pauvres gens font la queue, des bidons de plastique, des arrosoirs, des calebasses, à la main – patience d’aveugles, immobilité de cadavres. Un cimetière hutu. Un autre, tutsi, avec ses tombes renversées. Une école détruite. Des champs de café brûlés. La route elle-même, les ponts, à demi cassés. Le ventre énorme des enfants. L’odeur diffuse de la charogne. Des villages entiers pillés – il faut être venu ici, oui, dans cette région, pour savoir ce que c’est qu’un village pillé, vraiment pillé, quand il ne reste pas une tuile, pas un morceau de tôle ni de parpaing, pas un poteau dehors, quand la fourmilière humaine a tout gratté, jusqu’à l’os, au-delà. Non plus la ruine, mais le rien. Pire que la guerre, l’après de la guerre, quand la guerre elle-même s’est essoufflée, quand elle a épuisé ses dernières ressources, quand elle a tant tué, tant brûlé, qu’elle est comme ces feux de forêt dont la rage incendiaire ne trouve plus, sur son passage, qu’une terre déserte et qui, pourtant, brûlent toujours. Cette image, qui me vient, d’une bombe d’un nouveau genre qui laisserait debout les choses, et même les hommes, mais les viderait, comment dire ? de leur positivité, de leur substance. L’image, aussi, de ces trous noirs dont parlent les astronomes: peut-être y a-t-il, en Histoire aussi, des trous noirs ; peut-être y a-t-il, dans la vie des peuples, l’équi­valent de ces planètes qui se résorbent et dont la densité croît à mesure qu’elles disparaissent ; peut-être le Burundi est-il un de ces trous noirs – une densité de souffrance infinie pour un lieu raréfié, tassé sur lui-même, en passe de s’effacer (toujours la « Fin de l’Histoire » !) de nos paysages réels et imaginaires, de nos écrans politiques, de nos radars. Malraux, dans Le Temps du mépris – c’est Kassner, dans son cachot, à la veille de mourir, qui parle : « la pire souffrance est celle de la solitude qui l’accompagne ».

Hutus ? Tutsis ? Je suis au bout de la piste. Devant moi, la frontière du Rwanda. Devant le poste-frontière, un embouteillage de femmes, d’énormes ballots sur la tête, qui vont tenter de vendre leur bien de l’autre côté. Peut-être Luc avait-il raison et cette guerre est-elle réductible à une forme particulièrement féroce de lutte des classes. Peut-être est-ce Buyoya qui disait vrai – et n’y aurait-il qu’un doute, n’y aurait-il qu’une infime possibilité que le Burundi soit, un jour, le Rwanda, qu’il faudrait tout faire pour en conjurer le péril. Mais, plus j’avance, plus je progresse sur cette dernière route, et plus s’impose l’idée qu’il y a autre chose encore, un autre mécanisme, qui les impliquerait tous les deux, et tous les autres avec eux, et qui ne serait pas sans relation avec ce délaissement radical. Soit un peuple désespéré. Délaissé, jeté sur son tas de fumier, donc absolument désespéré. Soit une communauté qui, au tragique de sa misère, verrait s’ajouter celui d’y être seule, oubliée de tous, effacée des grands programmes planétaires, rayée des cartes du Tendre politique et de leurs dispositifs compassionnels. Ne peut-on imaginer une sorte de sursaut, alors ? d’onde de rage et de révolte ? ne peut-on concevoir une colère immense et folle qui, comme toutes les colères impuissantes, se prendrait elle-même pour objet et se retournerait contre soi ? Les individus se suicident bien. Pourquoi pas les pays ? Pourquoi pas une communauté malade, démunie de tout, nation littéralement prolétaire qui n’aurait plus à vendre, sur le marché de l’Histoire universelle, que la montée aux extrêmes de sa propre mort collective et qui, en une sorte de chantage ultime dont elle s’aviserait, mais trop tard, qu’elle n’intéresse personne, déciderait de passer à l’acte ? Un suicide, oui. Une rage d’autodestruction emportant tout sur son passage. Le cas, peut-être unique, d’un peuple entier monté à l’assaut de son propre pays pour le casser. Il faut autant d’énergie pour mourir que pour vivre.

Bernard-Henri Lévy (Le Monde 31 mai 2001) (Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de l’Histoire – Editions Grasset, 2001)


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