Bernard-Henri Lévy interviewé par le Los Angeles Times

LA 3f004dffc09342db96075d337115634f-0.jpgLe philosophe Bernard-Henri Lévy parle de son rôle dans l’intervention française anti-Kadhafi.

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On attribue au célèbre intellectuel Bernard-Henri Lévy un rôle clé dans la décision du président français, Nicolas Sarkozy, de mener l’intervention militaire en Libye. Il a invoqué le drapeau.

Le président français, Nicolas Sarkozy, a stupéfié le monde en prenant la tête du mouvement en faveur d’une résolution de l’ONU visant à employer la force armée contre Mouammar Kadhafi dans son combat contre les rebelles, puis en envoyant les avions français mener les premiers combats aériens contre les forces du leader libyen.

Peut-être plus stupéfiant encore, on attribue à un célèbre philosophe français l’origine de l’enchaînement des événements.

Un dandy français qui n’est pas sans rappeler Hemingway par son activisme audacieux, qui a une production littéraire dense et l’habitude de porter une chemise blanche déboutonnée révélant un torse bronzé… Bernard-Henri Lévy ne passe jamais inaperçu.

Lévy (plus communément connu ici sous les initiales BHL), est célèbre pour son activisme solitaire, au sujet duquel il écrit beaucoup. Mais l’histoire incroyable de BHL marchant à travers les villes libyennes bombardées (en costume) afin d’aller à la rencontre des leaders rebelles et, en somme, de participer à l’histoire sous couvert du gouvernement français (sans qu’en ait été informé le ministre des Affaires étrangères) a tout particulièrement fasciné autant qu’exaspéré l’opinion publique française.

Dans un hôtel parisien huppé, il a accepté de commenter son rôle. Mais avant, il a dû répondre à un appel sur son téléphone portable. « Pardon, c’est le Président », a-t-il dit en s’éloignant. Puis, après avoir terminé sa conversation avec le président français, c’est un Lévy épuisé qui s’est assis pour répondre à nos questions.

Quelles sont vos relations professionnelles avec Sarkozy actuellement ?
Vous êtes une sorte de conseiller ?
Bien sûr que non ! Je suis un opposant politique. Je n’ai pas voté pour lui. Je ne voterai pas pour lui. Mais je crois que cette intervention en Libye est un rendez-vous capital pour la France comme pour le monde libre en général. Donc en ce sens, je soutiens la position française à 100%.

Avec sa position de leader militaire, le rôle de la France a-t-il changé sur le plan mondial ?
Je ne sais pas, mais il est important de mesurer l’importance historique de cette affaire. C’est la première fois que nous aurons mis un terme aussi rapidement à un bain de sang… C’est la première véritable mise en œuvre de ce fameux devoir de protection, ou devoir d’ingérence… Et c’est important, bien au-delà du peuple libyen.

Au sujet du rôle des Etats-Unis, la France a-t-elle agi de façon plus responsable, et y a-t-il une leçon à en tirer ici ?
Je ne sais pas si la France est en mesure de donner des leçons, mais il est clair que la France a joué un rôle déterminant. Je pense que, sans elle, les Etats-Unis ne se seraient pas allés si loin. Ils portent déjà le poids de la guerre en Irak et de la guerre en Afghanistan. Sans la France, les Etats-Unis n’auraient pas pris part à cette histoire. Je pense que la France les a aidés : ce n’est pas une leçon, c’est un fait. La France les a aidés à être honnêtes envers eux-mêmes. Vous ne pouviez pas avoir encore dans l’oreille le discours de Barack Obama au Caire – et ne pas être présents au moment de ce tournant libyen ! La Libye est l’un des moments – et peut-être l’un des plus importants – qui nous permettent de constater les points de rupture, dans le monde musulman, entre le totalitarisme et l’aspiration à la démocratie. Ça n’a jamais été aussi clair qu’ici. Or c’était le thème du discours d’Obama au Caire.

L’OTAN a-t-elle besoin d’un soutien américain plus soutenu en Libye ?
On ne peut agir sans les forces militaires américaines. Ceci dit, je pense que les frappes américains reprendront. Je vous en fais le pari : je crois que les forces américaines reprendront les combats, par la force des choses, contre Kadhafi.

Comment pouvez-vous en être si sûr ?
Je rentre de Libye, et c’est mon sentiment… La coalition vaincra. La guerre n’est pas en train de s’enliser. Ce n’est pas vrai. Et j’ai du mal à imaginer que les Etats-Unis se tiennent à distance de cette victoire, car ce sera une victoire.

Pouvez-vous être un peu plus précis et nous expliquer comment vous en êtes venu à cette conclusion ?
Ce que j’ai constaté, c’est que la Libye gagnera, et assez rapidement.

Auriez-vous des exemples à nous donner ?
J’étais à Ajdabiya avant-hier et j’étais à Brega [le port] un mois auparavant [deux villes attaquées]. J’ai vu les shababs [les jeunes civils de l’armée rebelle] à un mois d’intervalle. Cette armée s’est déjà métamorphosée. Ce n’est plus la folle et courageuse improvisation des premiers temps. L’armée volontaire jouit d’un nouveau sens tactique et d’un commandement stratégique.

Si leur armée s’est améliorée à ce point, pourquoi est-il nécessaire que l’armée américaine intensifie les combats aériens ?
Parce qu’il y a néanmoins un déséquilibre entre les catégories d’armes que possèdent les deux camps. L’armée de la Libye libre n’a pas de tanks, pas d’avions… et leurs types de roquettes sont bien plus faibles que celles des kadhafistes. Donc ils ne gagneront qu’avec leurs alliés. Ils ne peuvent gagner qu’à la condition que, dès qu’une colonne de tanks est découverte, elle soit bombardée. Ce que je veux dire c’est que si nous faisons cela, eh bien, dans les semaines à venir, la Libye libre sera en mesure de reprendre les villes martyres, et même d’atteindre Tripoli. Elle peut le faire.

En ce qui concerne les conséquences politiques pour Sarkozy, qu’a-t-il a gagner de son rôle en Libye ?
Aucun président français n’a jamais pris une décision comme celle qu’il a prise ici. Il nous a fallu trois ans pour intervenir en Bosnie. Au Rwanda, nous ne sommes intervenus que pour exfiltrer les assassins. Dans le cas présent, nous nous sommes engagés après quelques semaines dans une opération visant à faire cesser un bain de sang. C’est la première fois. Personne ne l’avait avant, ni Mitterrand, ni Chirac, ni Giscard [les précédents présidents français]. C’est capital. Pas sur le plan politique : Sarkozy sera certainement battu dans un an et, d’ailleurs, je l’espère. Non. Au-delà de ça, ce qui se passe là est, pour lui, pour le monde, un événement historique majeur.

Ne craignez-vous pas que l’OTAN ne fasse pas ce qui vous semble nécessaire ?

Je pense que l’OTAN intensifiera ses combats et ne les diminuera pas. Et je crois que le processus de commandement des combats de l’OTAN s’accentuera dans les jours à venir. Des ajustements et une coordination plus efficace sont actuellement mis en place. Les problèmes ne viennent pas seulement de l’OTAN, mais également des Libyens. C’est des problèmes liés à de trop nombreuses sources d’informations, et à des délais de réponse trop longs. Eh bien je pense que ces problèmes sont sur le point d’être résolus aujourd’hui.

Pouvez-vous nous parler des membres du Conseil National de Transition ? Qui sont-ils ?
La plupart d’entre eux sont des avocats, ou des hommes qui ont travaillé dans le domaine juridique ; d’anciens juges, des avocats ou des personnes qui ont une formation juridique. Ce sont des gens plutôt tournés vers l’occident. Certains ont vécu aux Etats-Unis, ont fréquenté des universités britanniques. La plupart parlent anglais. Et ce sont des amis du monde libre. D’autres, bien sûr, ont occupé de hautes fonctions dans le régime de Kadhafi. Mais beaucoup étaient des opposants qui ont payé cher leur opposition… J’ajoute qu’aucun d’entre eux n’a de sympathie pour ce qu’on appelle l’Islam radical. Je ne parle même pas d’Al Qaida, ce serait ridicule. Parmi les treize ou quatorze membres ou cadres du Conseil National de Transition, aucun n’approuve l’Islam radical. Toute affirmation contraire est un mensonge.

Quelle compétence les intellectuels possèdent-ils aujourd’hui pour influencer les Etats ? C’est rare ?
Vous avez la preuve du contraire.

Quelles sont leurs chances d’être écoutés par les chefs d’Etats ?
Faibles, bien sûr. Mais vous voyez bien qu’il y a des miracles.

Ce que vous avez pu faire pour la Libye était un miracle ?
C’était du domaine du miracle, oui. Enfin, je dirais plutôt que c’est la combinaison de circonstances favorables et d’une certaine pugnacité.

Lorsqu’on vous a posé la question, vous avez dit que Sarkozy avait pris la décision lui-même d’une action militaire en Libye, mais vous lui avez parlé du risque de voir le drapeau français éclaboussé de sang s’il n’affrontait pas Kadhafi ; avez-vous eu une conversation, un débat intense, sur ce qu’il fallait mettre en œuvre ?
Oui. C’était une vraie conversation. Quand je suis rentré de Libye. Et de ma part, en tout cas, c’était intense.

Que lui avez-vous dit ?
Je lui ai parlé du drapeau français, en effet. Et puis de la nécessité de ne pas attendre trois ans comme en Bosnie ; de ne pas passer à côté du moment historique, comme au Rwanda. Les démocraties se trahiraient en agissant, une fois de plus, trop tard.

La la métaphore que vous avez utilisée – au sujet du drapeau – ressemble presque à de la propagande.
Oui.

Et ça marche.
Je ne sais pas si ça marche, mais c’est ainsi. Ce n’est pas moi qui ai laissé cette phrase filtrer. Je l’ai prononcée, mais c’était sans calcul. Je l’ai dite parce que cette image m’a vraiment frappé, quand j’ai vu flotter le drapeau français à Benghazi, quand j’ai entendu les gens dire leur crainte de bain de sang… Et il se trouve que c’était probablement un mot [le drapeau] qui ne pouvait pas ne pas toucher un président de la République française.

Le fait d’être écrivain et philosophe, etc., vous donne-t-il un avantage dans ces tentatives diplomatiques ?
Je ne fais pas de diplomatie. Par exemple, avant-hier, je me suis exprimé sur une place de Benghazi [le bastion rebelle], devant quelques dizaines de milliers de personnes. Je leur ai dit de quelle manière le monde les considérait, et j’ai parlé également de ce que le monde attendait d’eux. Je leur ai expliqué de quelle façon j’envisageais la démocratie. Et ce qu’attend, une fois qu’ils auront gagné, la coalition qui oeuvre en leur faveur. Je suis fier d’avoir fait cela. J’ai aussi dit que j’étais Juif. Très clairement.

Avez-vous conscience que les Français ne soutiendraient pas une guerre qui s’éterniserait ?
Oui, c’est un risque. Mais je pense que ce sera réglé rapidement. Je pense que Kadhafi partira. Ceci dit, aussi fermement opposé que je sois au maintien de Kadhafi, je suis plutôt en faveur de négociations pour faire en sorte qu’il parte. Je ne suis pas pour qu’on tue les gens.

(Propos recueillis par Devorah Lauter, traduction Sandrine Parpet).

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Version anglaise

French President Nicolas Sarkozy shocked the world by leading the push for a United Nations resolution to use force against Moammar Kadafi in his battle with rebels, and then unleashing French jets to launch the first airstrikes against the Libyan leader’s forces.

Perhaps more shocking, a celebrity French philosopher has been given much of the credit for sparking the chain of events.

A dandied-up French slant on Hemingway, in his bold activism, literary prolificacy and habit of baring a tan chest in unbuttoned white shirts, Bernard-Henri Levy never goes unnoticed.

Levy (universally known here as B.H.L.) is famous for his go-it-alone activism, about which he writes furiously. But the astonishing story of him marching across bombed Libyan cities (in a suit) to meet rebel leaders and, in short, making history on behalf of the French government (without the knowledge of its Foreign Ministry) has many especially fascinated and infuriated here.

At a posh hotel in Paris, he sat down to discuss his role. But first he had to take a call on his cellphone. « It’s Sarkozy, » he said, before excusing himself.

After hanging up from his conversation with the president of France, an exhausted-looking Levy sat down to answer questions.

What is your working relationship with Sarkozy right now? A kind of advisor?
Of course not! I’m a political opponent. I didn’t vote for him. I won’t vote for him. But I think this intervention in Libya is a very important date for France, and the free world in general. So in that sense, I support the French position 100%.

With its military leadership, has France’s role changed on the global playing field?
I don’t know, but it’s important to measure the historic importance of this affair. It is the first time we will have stopped a bloodbath this quickly…. It’s the first real realization of this famous duty to protect, or duty to interfere…. And it’s important, above and beyond the Libyan people.

About the U.S. role, did France act more responsibly, and is there a lesson here?
I don’t know if [France] can give lessons, but it’s clear that France played the driving role. I think that without France, the United States would certainly not have gone as far. They already have the weight of the war in Iraq and the war in Afghanistan.

I think that without France, the United States would not have entered this story. I think France helped them; it’s not a lesson. France helped them to be true to themselves, because we can’t give Barack Obama’s Cairo speech, and not show up at the Libyan crossroad.

Libya is one of the moments — and maybe the most important one — where we really see fracture lines in the Muslim world, between totalitarianism and an aspiration for democracy. It has never been as clear as it is today. And that was the theme of Obama’s Cairo speech.

Does NATO need more American support in Libya?
One can’t do without American forces. And that said, I think that American strikes will begin again. I will make you a bet: I think the American forces will start strikes again, out of necessity, against Kadafi.

What makes you sure?
I just came back from Libya, and that is my feeling…. The coalition will win. The war is not getting bogged down. That’s not true. And I have a hard time imagining the U.S. kept at bay from this victory, because it will be a victory.

Can you be more precise about how you concluded that?
What I saw was that free Libya will win, and pretty quickly.

Some examples?
For example, I was in Ajdabiya the day before yesterday and I was in [Port] Brega a month ago [both contested cities]. I saw the shababs [the young civilian men in the rebel army] over a month interval. This army has already metamorphosed. It’s no longer the crazy, and courageous, improvisation. The volunteer army has a tactical, new sense, a strategic command.

If their army is so highly advanced, why is it necessary for the U.S. to escalate airstrikes?
Because there is a military imbalance, nevertheless, between the types of weapons they have. The army of free Libya doesn’t have tanks, they don’t have planes … and their rocket ranges are much weaker than the Kadafists’. So they will only win with the allies…. They can only win if every time a column of tanks is discovered, it is bombed.

What I mean is that if we do that… in the weeks that follow free Libya will be able to take back the martyr cities, even reach as far as Tripoli. They are capable of doing it.

Concerning the political implications for Sarkozy, what does he have to gain from his role in Libya?
No French president has ever made the decision he has made here. We took three years before intervening in Bosnia. In Rwanda, we intervened only to filter out the assassins that were around. Here, a few weeks later, we engaged in an operation to stop a bloodbath. It’s the first time. Nobody has done it before, not [French Presidents] Mitterrand, nor Chirac, nor Giscard.

It’s very important. Not politically [important]; [Sarkozy] will surely be beaten in a year, and I hope for it, by the way, but I tell you, for him it’s a major historical event.

You are not concerned that NATO won’t do what you feel necessary?
I think NATO will intensify its strikes and not reduce them. And I think that the process of guiding NATO strikes will improve in the coming days.

Today there are adjustments being made and better coordination. Not just from the point of view of NATO, but also of the Libyans…. It’s a problem of too many sources of information, and too many delays in replies. I think those two problems are being solved today.

Can you talk about the members of the Transitional National Council? Who they are?
Most of them are lawyers, or men who have worked in the legal realm: former judges, lawyers or people with legal training. They are people who are more oriented toward the West. Some have lived in the U.S., went to British universities. Most speak English. And they are friends of the Free World.

Some were high-ranking members of Kadafi’s regime, that is true, of course. But a larger number were opponents who paid a heavy price for their opposition…. But not a single one has any sympathy for what we call radical Islam. I won’t even speak of Al Qaeda, that would be ridiculous. Of the 13 or 14 members of the executive Transitional National Council … none have sympathy for radical Islam. Any other allegation is a lie.

What ability do intellectuals have today to influence nations? It’s of course rare.
Well, you have proof of the contrary.

What are the chances of them being listened to by state leaders?
Weak, of course, but sometimes there is a miracle.

Was what you were able to do for Libya a miracle?
Yes, it was a miracle, it is in the realm of the miracle. Well, more like I’d say it’s a combination of happy circumstances, combined with a certain perseverance.

When asked, you have said that Sarkozy persuaded himself to take military action in Libya, but you spoke to him of the risk of blood on the French flag if he didn’t fight Kadafi; was there an intense conversation, discussion about what to do?
Yes, yes. There was a real conversation when I came back from Libya … at least on my part it was intense.

What did you say to him?
I spoke about the French flag, as you know, and the need not to wait three years like in Bosnia, not to miss the historical crossroad, like in Rwanda. That democracy betrays itself if it acts too late.

The poetry and metaphor you used — talking about the flag — it sounds almost like propaganda.
Yes.

And it works.
I don’t know if it works, but that’s how it is. That sentence, I wasn’t the one who leaked it. I said it, but it was said without calculation. I said it because this image really hit me when I saw the French flag hanging in Benghazi, when I heard these people living in fear of a bloodbath…. And it just happens that it was probably a word [the flag] that cannot not touch the president of the French Republic.

Does being a writer and philosopher, etc., give you an added edge during efforts at diplomacy?
I don’t use diplomacy. For example, the day before yesterday, I spoke in a square in Benghazi [the rebel stronghold], in front of tens of thousands of people. And I spoke of the way the world saw them, and I also spoke about what the world expected of them. I talked about how I see democracy, how the effort of nations in their favor required a certain response once they win. And I am very proud of having done that.

For example, I told them I was Jewish. Very clearly.

Are you concerned that the French will not support a war that drags on?
Yes, it’s a risk. But I think it will be resolved quickly. I think Kadafi will leave. That said, as much as I am against Kadafi staying, I am just as in favor of negotiations to have him leave. I’m not in favor of killing anyone.

Devorah Lauter is a special correspondent.


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