Bernard-Henri Lévy : Ivre de femmes et de peinture (article de Valérie Toranian, Elle, le 28 juin 2013)

bhl 1IL NE COLLECTIONNE pas les œuvres d’art, n’en possède aucune chez lui car « vivre avec un chef-d’œuvre, explique-t-il, [le] rendrait fou. La vraie œuvre d’art n’est pas décorative, elle renvoie à la finitude, au manque, à la tragédie de la condition humaine ». Mais voilà deux ans que Bernard-Henri Lévy emploie toute son énergie à monter une exposition dont il est le commissaire obsessionnel et méticuleux. Elle ouvre ses portes cette semaine* à la Fondation Maeght de Saint- Paul-de-Vence. Cent vingt-six tableaux, du Tintoret à Anselm Kiefer, de Matisse à Jeff Koons, y sont réunis : autant d’œuvres puissantes qui constituent un récit esthétique et, bien sûr, philosophique. Car ce qui passionne BHL au-delà de l’émotion que suscite la beauté de l’œuvre, c’est le face-à-face entre art et philosophie. Qui des deux détient la vérité ? Qui sait le mieux poser les questions qui hantent l’humanité ? Il y répond dans un ouvrage foisonnant**, à la fois journal personnel et catalogue éclairé. Nous lui avons demandé quel rôle jouent les femmes dans cette épopée de l’art. « Un rôle central ! affirme-t-il.
Et même s’il y a trop peu de femmes artistes, la place des femmes dans le tableau va déterminer la naissance et l’histoire de la peinture ! » Démonstration en quatre chefs-d’œuvre.

* Du 29 juin au 11 novembre.
**« Les Aventures de la vérité. Peinture et philosophie : un récit » (éd. Fondation Maeght/Grasset).

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Maitresse d’oeuvre

ELLE 1

« Ce tableau illustre le récit fondateur de l’histoire de la peinture dont le personnage central est une femme. Elle s’appelle Dibutade. Elle dessine à la lueur d’une lampe le visage de son amant avant qu’il ne parte, après une nuit de volupté. Ainsi serait née la peinture selon Pline l’Ancien qui en fait le récit dans son « Histoire naturelle ». Dans cette civilisation gréco-romano-judéo-chrétienne qui a écrasé le désir des femmes, qui l’a réduit au silence, et où ce sont les hommes qui tiennent les rênes et le pinceau, je trouve beau qu’une femme soit figurée, dans son désir, pour célébrer la naissance de l’art. Ce tableau est réalisé en pleine Révolution française, au moment où, pour la première fois, des hommes se piquent d’émanciper, femmes comprises, le genre humain : c’est un signe. »

Pomme de discorde

pomme de discorde

« Ce tableau montre que le désir humain n’est pas spontanément harmonieux; que l’amour n’est pas toujours un épanouissement ; qu’il est facteur de malentendu plus que de miracle fusionnel. Ici, Adam et Eve viennent de faire l’amour. Or ils n’ont l’air ni épanouis ni angéliques. Avec son oreille très basse, son regard inquiet, sa lippe canaille, Adam a l’air d’un voyou pasolinien. Eve a un visage d’une très grande modernité.
Ce tableau dit que l’amour n’est pas un chemin de roses ; que, lorsqu’il y a volupté, il y a toujours aussi souffrance ; et qu’il n’y a aucune raison de croire, contrairement aux niaiseries que l’on entend partout, que l’amour rend heureux… »

Droit à l’image

droit a l'image

« Sainte Véronique est cette femme postée sur le Chemin de croix, à la sixième station, qui aurait tendu son voile à Jésus pour qu’il y essuie son visage et qui aurait vu ce visage s’imprimer sur le tissu. Cette histoire ne figure dans aucun des Evangiles. C’est une pure fiction, inventée par les peintres. C’est un subterfuge génial. Car, si le Christ lui-même a fait empreinte de son visage, si cette image a pris corps et existe, alors c’est que l’image est possible et qu’il faut arrêter de considérer la peinture comme un art diabolique. N’oublions pas qu’au Moyen Age les acteurs, les prostituées et les peintres étaient les légions du diable. On brûlait les images. On faisait des autodafés. Toute oeuvre d’art ou représentation du monde était suspecte. Eh bien, les peintres se servent de cette figure de Véronique pour plaider la cause de leur art. Ils utilisent cette histoire de femme pour dire que l’image peut être du côté du Bien. Dans cette représentation moderne où c’est Anna Mouglalis qui tient le rôle, les peintres Pierre et Gilles poursuivent sur la même lancée et nous redisent le rôle central des femmes dans cette justification de l’art. Oui, c’est vrai que, par ailleurs, Véronique est le nom de quelqu’un qui m’est cher : ma petite sœur, convertie au catholicisme pendant que j’écrivais ce livre, ajoutant à cette histoire une vraie dimension de trouble. »

Corps armé

CORPS ARME

« Cette toile montre une femme, les seins nus et qui vous regardent. Une femme qui décide de ne plus rien cacher, qui prend le pouvoir en étant maîtresse des regards, en voyant de partout, en voyant tout. Quand on est souverain, quand on a conquis la pleine fierté de soi, on cache ou on ne cache pas, mais on le décide. Aujourd’hui, des femmes militent les seins nus… Eh oui ! On milite en montrant son corps, en le dénaturant, en le renaturant. On milite en le refusant, en l’offrant, en l’offrant à un, à une, peut-être à plusieurs.
La sexualité, c’est aussi une guerre, on le sait depuis toujours, depuis Baudelaire, depuis qu’il y a des hommes et des femmes qui se désirent. »


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