Bernard-Henri Lévy : « Polanski ne s'évaderait pas » – Le Matin du 04/05/2010

LE MATIN L’intellectuel français a été le premier à soutenir le cinéaste. Il explique pourquoi la Suisse ne doit pas l’extrader.
Lorsque Roman Polanski brise le silence – c’est arrivé deux fois depuis son arrestation, le 26 septembre 2009 à Zurich -, le cinéaste s’exprime sur le site « La règle du jeu », dirigé par l’intellectuel français Bernard-Henri Lévy.LE-MATIN-BHL-POLANSKI-DU-4-MAI-2010-300x240

Dans son dernier texte, publié dimanche, l’artiste assigné à résidence à Gstaad (BE) démonte la demande d’extradition formulée par les Etats-Unis. Elle s’appuierait sur le fait qu’il a fui pour ne pas subir une condamnation de la justice. Or, prétend-il, ses 42 jours de prison effectués en 1977 pour avoir eu des relations sexuelles avec une adolescente de 13 ans étaient le fruit d’un accord avec le juge et correspondaient à l’exécution intégrale de sa condamnation. Polanski demande donc à la Suisse de ne pas l’extrader. Un avis partagé par Bernard-Henri Lévy – joint hier après-midi – qui le soutient sans faille depuis son arrestation.

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A quand remonte votre dernier contact avec Roman Polanski ?
Au téléphone, il y a dix minutes.

Comment va-t-il ?
Il va comme quelqu’un qui est privé de liberté et qui sait qu’il a la justice et le droit pour lui. Ça donne des sentiments mêlés, ça aide à résister, mais je pense que ça doit rendre infiniment triste aussi.

En décembre, vous disiez que Polanski était un roc. C’est toujours le cas ?
Oui, je crois.

Est-il confiant ?
Je ne suis pas assez intime avec lui pour pouvoir vous le dire. Je sais en tout cas qu’il est solide.

Sa lettre connaît un écho médiatique retentissant. Ce texte, c’est votre idée ?
Bien sûr que non. Il m’a juste téléphoné un jour pour me dire qu’il avait écrit cela et qu’il me le confiait.

Le jour de son arrestation, vous avez lancé une pétition demandant qu’il soit remis immédiatement en liberté. Pourquoi ce soutien de la première heure ?
J’ai tout de suite senti qu’il était victime d’une terrible injustice. De tous les hommes qui ont commis ce type de délit dans les années 1970-1980, il n’y en a pas un, en Californie, qui ait payé aussi cher que lui.

Selon vous, il est victime du fait d’être connu…
Le deux poids deux mesures ne joue pas en sa faveur, comme on le dit souvent, mais au contraire en sa défaveur. Si Polanski s’appelait Nobody, il n’aurait pas fait de prison en 1977 et il ne serait pas pourchassé en 2010. Je vous le répète 0: il n’y a pas eu un autre cas, aux Etats-Unis, à la fin des années 70, d’un auteur de détournement de mineure qui ait fait une peine de prison aussi lourde que lui. Ça s’appelle une injustice. Il y a des juges en Amérique qui veulent se faire de la publicité sur son dos.

Etiez-vous un de ses proches avant son arrestation ?
Pas du tout. C’est cette affaire qui nous a rapprochés. Je ne le connaissais guère.

Depuis son arrestation, vous le voyez régulièrement ?
Je ne l’ai vu qu’une fois dans son chalet de Gstaad. Je lui parle de temps en temps au téléphone.

Ce soutien vous a-t-il valu des lettres d’insultes de gens ne comprenant pas votre action ?
Il m’a valu de l’incompréhension, oui. Et quelques insultes. Sur le site de « La règle du jeu », il y a un grand nombre de messages adressés tant à Polanski qu’à moi qu’il est impossible de laisser passer tellement ils sont violents.

Polanski se livre dans sa lettre, vous plaidez sa cause dans les médias: qu’attendez-vous ?
Que les autorités suisses entendent le message de ce texte de Polanski. A savoir tout d’abord qu’il n’est pas un fugitif. Ensuite, qu’il a purgé sa peine. Enfin, qu’il n’y a pas matière à extradition.

Vous pensez vraiment que la Suisse peut refuser de l’extrader ?
La Suisse est un pays souverain qui a une vraie tradition d’accueil des exilés, des pourchassés. Alors, évidemment qu’elle peut dire non. Elle n’a de comptes à rendre à personne. Ses plus hauts magistrats peuvent très bien décider, en leur âme et conscience, que cette demande d’extradition n’est pas fondée.

Mais, en raison de la médiatisation de cette affaire, la Suisse oserait-elle refuser l’extradition ?
Une démocratie peut toujours oser. Une démocratie, lorsqu’elle a conscience que le sentiment supérieur de la justice, d’une part, et le droit, d’autre part, sont violés, a toujours le pouvoir de dire non. Là, le droit est violé puisqu’un accord avait été entériné par le juge à l’époque, au terme duquel les 42 jours de prison de Polanski constituaient sa peine. En termes de droit, il est donc libre depuis le jour où il est sorti de prison. En termes de justice, comment la Suisse – qui l’a accueilli pendant tant d’années, qui lui a permis d’acquérir une maison, d’y passer ses vacances en famille – peut-elle décider du jour au lendemain que les règles du jeu auraient changé? Sur la foi de quel élément ? A-t-il commis un délit ? Aurait-on découvert un élément de son passé qu’il aurait dissimulé ? Bien sûr que non. Si j’étais Suisse, je ne comprendrais pas le fondement de cette demande d’extradition.

Si Polanski se rend compte que l’extradition est inévitable, essayera-t-il de se soustraire à la justice, de s’évader ?
Bien sûr que non, il ne s’évaderait pas ! Il ne s’est pas soustrait à la justice il y a trente ans. Il ne le ferait pas aujourd’hui. La question, pour l’homme qu’il est, dans la situation où il se trouve, n’a pas de sens.


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