Bernard-Henri Lévy, vu par le Financial Times : entre James Bond et Platon

BHL en LibyeC’est une histoire directement issue d’un film de James Bond. Un homme en mission secrète cherche un taxi pour se faufiler à travers la frontière libyenne. Ne trouvant aucun chauffeur prêt à l’y conduire, il réquisitionne un camion de légumes et traverse le désert pour un tête-à-tête clandestin avec les rebelles. Cependant, ce n’est pas « Super-espion », mais le philosophe propre sur lui et soi-disant diplomate, Bernard-Henri Lévy.

Ce déploiement de « BHL » par Nicolas Sarkozy était un nouveau coup de théâtre pour l’intellectuel de la rive gauche le plus télégénique de France. Mais, alors que l’Occident s’empêtre sans fin dans les limites que lui impose la résolution de l’ONU, sa tactique fournit également une justification claire à l’intensification de l’unique véritable doctrine militaire française : l’intervention philosophique libérale.

Ne vous laissez pas distraire par sa chevelure léonine ou sa chemise blanche de marque taillée sur mesure, ouverte sur le nombril. L’arrivée sur scène de BHL est de la realpolitik à son plus haut niveau d’élégance : la part de la pensée stratégique française qui a toujours cru en l’OTAN doit désormais s’incliner devant Platon. Il n’a guère fallu davantage qu’un appel téléphonique de nuit via satellite, après le rendez-vous de BHL avec les rebelles, il n’a guère fallu plus que l’évocation du bain de sang qui éclabousserait le drapeau français, pour pousser Sarkozy à réagir.

Mais si cette frappe chirurgicale a été un triomphe pour la diplomatie française, ça a été un bond en avant bien plus conséquent pour la philosophie française. En temps de guerre, la gauche aurait autrefois été coincée entre la résolution de déconstruction de Derrida (1973) ou Baudrillard sur les méthodes de médiation de Muammar. Mais avec BHL à Benghazi, personne ne peut affirmer que la guerre libyenne n’existe pas.

La nouvelle a également représenté un bond en avant pour la philosophie, d’une manière plus générale. Les penseurs ont cogité sur le sujet depuis que Saint Thomas d’Aquin a mis au point les règles d’une « guerre juste »,  mais nombre d’entre eux fléchissent une fois que les tirs ont commencé. Les pacifistes grincheux, comme Bertrand Russel, argueront que « la guerre ne définit pas qui a raison – seulement celui qui en est victime ». Mais BHL sait que, philosophiquement parlant, mettre un terme aux guerres est bien moins amusant que les déclencher.

Les forces anglo-saxonnes ont désormais une puissance de feu supérieure mais manquent d’une réflexion solide dans cette diplomatie philosophique coercitive. Enlisée dans le cul-de-sac de l’analyse philosophique, la tradition anglo-saxonne fait peu usage de sa force militaire.

Sur un coup de tête, David Cameron pourrait tenter de rivaliser avec les Français, bouffant pour bouffant, et envoyer A.C. Grayling derrière les lignes ennemies. Mais au-delà de ça, les options sont rares : la vue d’Alain de Botton à l’arrière d’un pick-up rebelle effraierait de manière peu probable le colonel et ses copains.

Pour les USA, la situation est pire encore. Qu’ils sont loin, les jours où les pamphlets de Thomas Paine poussaient les Yankies à la révolte. Ce pouvoir pauvre en réflexions philosophiques s’appuie sur les murmures sentencieux des politiciens qui pensent savoir ce que nous ne savons pas de l’inconnu.

En somme, c’est bien là une forme de bravoure militaire qui définit la souveraineté française. On le connaît davantage pour ses apparitions dans Paris Match, mais l’anti-totalitarisme de BHL repose sur une tradition qui s’étend de Zola et des Dreyfusards à André Malraux dans la guerre civile espagnole. D’une autre manière, si nous devons avoir l’espoir de faire partir le colonel Kadhafi, nous devons oublier les vicissitudes de la Ligue Arabe – et adopter l’esprit des soixante-huitards de retour dans la partie.

Pourtant, qui serait plus approprié pour négocier ? Kadhafi veut être pris au sérieux en tant que penseur, même en forçant les Libyens à lire son Livre Vert. Malgré ses tentatives d’en finir avec le conflit, l’occident sera tenté de lui faire une proposition qu’il ne pourra refuser. BHL peut faire mieux, et lui faire une proposition qu’il ne peut comprendre.

C’est vrai, sa réputation d’interlocuteur n’est pas sans tâches. Son essai, De la guerre en philosophie, a été dégommé l’année dernière au sein de l’intelligentsia : il citait l’ouvrage de Jean-Baptiste Botul, La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant – ignorant apparemment que Monsieur Botul (et son école de botulisme) était un canular. Quoi qu’il en soit, même la faiblesse peut devenir une force à la table des négociations : quel meilleur sujet pour briser la glace qu’un plagiaire notoire, Saif al-Islam al-Kadhafi ?

Pourtant, nous devons être réalistes. Les frappes aériennes seules ne peuvent permettre le contrôle des événements au sol. Il se peut que Kadhafi junior ne joue pas au ballon. Et cette campagne fait désormais face au plus existentiel des dilemmes : pas de stratégie de sortie. Face à de tels problèmes, les Gauloises au sol ne peuvent aller plus loin. Il se pourrait qu’une invasion philosophique grandeur nature soit la seule solution.

Mais là encore, il y a des options. Monsieur Lévy fut autrefois accusé par Jean-Paul Sartre d’être un agent de la CIA. Avec un peu de chance, l’accusation pourrait même s’avérer juste : un mélange d’espionnage et d’épistémologie, Bond et BHL, pourrait simplement faire sortir le Chien Fou de son antre. Mais même si ce n’est pas le cas, nous devons rester philosophes. Dieu est mort mais le Colonel Kadhafi reste fort. Jusqu’à ce que cela change, nous devrions laisser les penseurs combattre.

(Article de James Crabtree, paru dans le FT du 1er avril 2011, traduction Sandrine Parpet)

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Version Anglaise

It is a story straight from a Bond film. A man on a top-secret mission seeks a taxi to sneak across the Libyan border. Finding no willing drivers, he commandeers a vegetable truck and races through the desert for a clandestine tête-à-tête with the rebels. Yet this is no super-spy but the dapper philosophe and soi-disant diplomat, Bernard Henri-Lévy.

President Nicolas Sarkozy’s deployment of “BHL” was a further coup de théâtre for France’s most telegenic Left Bank intellectual. But as the west ties itself in knots over the limits of its UN resolution, his gambit also provides clear justification for escalating the only truly Gallic military doctrine: liberal philosophical intervention.

Don’t be distracted by the leonine hair or the trademark tailored white shirts open to the navel. BHL’s arrival in theatre is realpolitik at its most sartorially elegant; the side of French strategic thinking that has always believed Nato must bow to Plato. All it took was a late-night satellite phone call after BHL’s rebel rendezvous, and talk of an imminent bloodbath staining the French flag, to spur Sarko into action.

But if this surgical strike was a triumph for la diplomatie française, it was a greater leap forward still for French philosophy. In times of war, la gauche would once have been stuck with Derrida deconstructing resolution 1973 or Baudrillard on Muammer’s modes of mediation. But with BHL in Benghazi, no one can claim the Libyan war doesn’t exist.

The news was a leap forward for philosophy more generally, too. Thinkers have chewed over the topic since Thomas Aquinas laid out the rules for a “just war”, but too many go soft once the shooting starts. Sourpuss pacifists such as Bertrand Russell might quip that “war does not determine who is right – only who is left”. But BHL knows that, philosophically speaking, stopping wars is much less fun than starting them.

The Anglo-Saxon powers are now outgunned and out-thought in this era of coercive philosophical diplomacy. Bogged down in the cul-de-sac of analytical philosophy, the Anglo-Saxon tradition provides little of military use at all.

At a push, David Cameron could match the French, bouffant for bouffant, and send A.C. Grayling behind enemy lines. But beyond this the options are slim: the sight of Alain de Botton on the back of a rebel pick-up truck would hardly strike fear into the colonel and his cronies.

For the US, the situation is worse still. Long gone are the days when the pamphlets of Thomas Paine inspired the Yankees to revolt. Now, this philosophically diminished power relies on politicians for gnomic mutterings on the unknown knowns.

In short, this is one area of military endeavour where La France stands supreme. He is better known for appearing in Paris Match, but BHL’s anti-totalitarianism lies in a tradition stretching from Zola and the Dreyfusards to André Malraux in the Spanish civil war. Put another way, if we are to have hope of ousting Col Gaddafi, we must forget the vicissitudes of the Arab League – and get the spirit of the soixainte-huitards back in the game.

Indeed, who better to negotiate? Col Gaddafi wants to be taken seriously as a thinker, even forcing all Libyans to read his Green Book. In attempts to end the conflict, the west will be tempted to make him an offer he can’t refuse. BHL can do better – and make him an offer he can’t understand.

True, his reputation as an interlocutor is not untarnished. His essay On War in Philosophy was ridiculed last year in Parisian salon society: it quoted Jean-Baptiste Botul’s The Sex Life of Immanuel Kant – seemingly unaware that Mr Botul (and his school of botulisme) is a hoax. Still, even weakness can become strength across the negotiating table: what better topic to break the ice with noted plagiarist, Saif al-Islam al-Gaddafi?

Even so, we must be realistic. Hot-air strikes alone cannot control events on the ground. Gaddafi Jr might not play ball. And the campaign now faces that most existential of military dilemmas: no exit strategy. Faced with such problems, Gauloises on the ground can only go so far. It may be that a full-scale philosophical invasion is the only solution.

Yet even here there are options. Mr Henri-Lévy was once accused by Jean-Paul Sartre of being a CIA agent. With luck, the charge may even be true: a mix of espionage and epistemology, Bond and BHL, could just prise the Mad Dog from his lair. But even if not, we must stay philosophical. God is dead but Col Gaddafi is still going strong. Until that changes, we should let the thinkers do the fighting.

(Article de James Crabtree, paru dans le FT du 1er avril 2011).



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