BHL : Autoportrait en miettes, indirect et en creux (4) – Purple Magazine

michel leirisMichel  Leiris

Un mot sur Leiris.

Je l’ai rencontré quai des Grands Augustins, chez lui, à la toute fin de sa vie. C’est dans « Les Aventures de la liberté ». Une longue conversation où je ne l’interroge, comme il se doit, que sur des détails infimes : un mot de Breton, un vêtement d’Aragon, un trait de caractère de Nancy Cunard, je ne sais plus très bien, le texte est là, reprenez-le, c’est un entretien extraordinaire, un document d’histoire littéraire inouï, il est bizarrement très peu repris, j’ignore pourquoi, c’est dommage.

Bernard Kouchner

Bernard Kouchner est quelqu’un d’inclassable dans le monde politique français. C’est un compagnon de route politique, avec lequel vous êtes fâché, je crois…
On n’est pas fâchés, non – pourquoi ? S’il m’avait demandé mon avis, je lui aurais juste déconseillé de devenir ministre de Sarkozy. Car je crois qu’on a toujours tort de ne pas avoir assez confiance dans sa propre biographie. Et, dans son cas, c’est d’autant plus dommage qu’il est, non seulement un personnage hors normes, mais l’inventeur d’un concept – l’un de nos rares contemporains à pouvoir se targuer d’avoir inventé un concept essentiel, le concept de « devoir d’ingérence ». Alors voilà. Quand on a inventé le devoir d’ingérence, on ne devient pas ministre des Affaires Étrangères. Ni de Nicolas Sarkozy ni d’un autre. Mais on n’est pas fâchés pour autant.

Françoise Sagan

Personnage culte de la vie littéraire et nocturne parisienne, j’imagine que vous avez aimé Françoise Sagan.
J’ai tant de souvenirs d’elle… Des rencontres. Des dîners. Un dîner, une fois, avec François Mitterrand qui s’amusait comme un fou avec elle. Et puis des projets. Beaucoup de projets. Sagan est quelqu’un qui passait son temps à chercher des formules magiques, des martingales, pour gagner de l’argent. A un moment par exemple, elle a eu l’idée, à laquelle elle tenait beaucoup mais qui a fait long feu, de créer une sorte d’atelier d’écriture pour des films et des fictions télé… Et puis, bien sûr, la dernière période de sa vie, quand elle était pourchassée par le fisc, harcelée, réduite à la misère et que, avec quelques amis comme Nicole Wisniak, on a tenté de la tirer de là. Mais l’essentiel, cela dit, n’est pas là. L’essentiel c’est – et, là, je pèse mes mots – qu’elle est probablement l’écrivain français le plus sous-évalué de ces dernières années. Elle vaut infiniment mieux que le statut d’écrivain mineur qu’elle a eu et dont elle a eu l’élégance de se contenter.

Jim Harrison

Autre écrivain, un américain, dont vous faites un portrait magnifique dans American Vertigo, je crois : Jim Harrison. Vous êtes allé le rencontrer chez lui, dans le Montana.
Ce qui m’intéresse chez Jim Harrison, c’est très simple : il est l’exact contraire de moi. Si je devais chercher, dans le bestiaire littéraire, l’animal le plus opposé à l’animal que je suis, ce serait sûrement lui, Jim Harrison. Sa manière de vivre, sa vision du monde, son rapport à la nature, son rapport au roman : il n’y a pas un point où je ne me sente l’opposé de cet homme et c’est ça qui me séduit, c’est ça qui m’intéresse, en lui – c’est ça qui fait que j’ai eu envie de le voir, et que j’ai envie de le revoir.

Et quelle est la nature de ce désaccord, alors ?
Je vous l’ai dit : tout.

Il déteste l’Amérique contemporaine.
Oui mais ce n’est pas tellement ça le problème. Je vous parle de littérature, de métaphysique. Il aime la nature, je m’en méfie. Il aime la campagne, j’aime la ville. Il croit qu’on écrit en état d’ivresse, je crois qu’on écrit en pleine lucidité. Il doit sûrement faire l’amour, le matin, à demi réveillé ; pour moi l’amour physique n’est jamais si intense que lorsqu’il se fait dans la plus grande clarté, les sens aux aguets. Il est optimiste, je suis pessimiste. Il pense que l’écriture vient des tripes, je pense qu’elle vient du cerveau. Il aime le concret, j’aime l’abstraction. Il se méfie des intellectuels, je les respecte. Voilà. Terme à terme. On pourrait continuer longtemps comme ça. Rencontrer Jim Harrison, pour moi, c’est presque faire l’expérience philosophique de l’envers de moi même.

David Lynch

Un effet à la David Lynch, quand dans un film la personnalité se dédouble en deux personnes tout-à-fait incompatibles et néanmoins rivées l’une à l’autre…
Voilà. Ou comme dans Cet Obscur Objet du Désir où Bunuel fait jouer le même personnage par une actrice espagnole, épaisse, assez ordinaire – et par Carole Bouquet, diaphane et élégante. Ou le même personnage de l’écrivain joué, dans la comédie humaine d’aujourd’hui, par Jim Harrison et par moi.

Norman Mailer

Un autre écrivain américain incontournable : Norman Mailer.
Lui, je m’en sens proche.

Dans la pratique de l’écriture ?
Oui. Et davantage encore. Pour moi, c’est un maître absolu. Je lui ai emprunté le concept de « romanquête », par exemple. Pas le mot, que j’ai inventé. Mais l’idée. Le genre. Le principe. La littérature mise au service de l’investigation. L’investigation qui, lorsqu’elle bute sur l’inconnaissable, laisse la place à la littérature. Son livre sur Lee Harvey Oswald, l’assassin de Kennedy… Le Chant du Bourreau The Armies of the Night... Tout ce rapport de la littérature au réel… Toute cette façon, pour la littérature, de s’emparer du réel et de l’absorber… Je n’ai rien fait d’autre dans les quelques pages de « Daniel Pearl » (quelques pages seulement, bien délimitées, soigneusement indiquées) où je laisse parler le roman. Et il me semble, d’ailleurs, que c’est à moi qu’il a donné l’une de ses toutes dernières interviews, sinon la toute dernière. C’était l’époque de American Vertigo. Quelques mois avant sa mort. Mon voyage s’achevait. Et je ne voulais pas qu’il s’achève sans que j’aie eu, au moins, une conversation avec lui. Il était vieux. Affaibli. Il avait du mal à se déplacer. Il y voyait mal. Il savait, et disait, qu’il n’avait plus que quelques heures « utiles », par jour, pour travailler. Bref, il sait qu’il va bientôt mourir. Il entre dans l’obscurité. Et il prend sur le précieux temps qui lui reste à vivre pou, un après midi, me donner cette magnifique interview qui est le dernier mot de American Vertigo et dont j’ai donné l’intégralité La Règle du Jeu.

C’était à New York ?
Non, à Provincetown, une ville charmante mais singulière car peuplée, presque exclusivement, d’homosexuels et où cette incarnation du macho américain avait trouvé son dernier domicile.

Louis Althusser

On ne peut pas faire cette galerie de portrait sans parler de Louis Althusser qui a été votre professeur, et votre ami aussi, et qui a partagé un moment de votre vie. C’est un personnage vraiment énigmatique, qui a été au centre de la vie intellectuelle puis qui a été totalement écarté et a sombré dans la folie. C’est comme la fin d’une lignée intellectuelle dont vous avez été le témoin et comme le dernier fils spirituel..
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C’est un phare, Althusser. Un phare au sens propre. C’est-à-dire une lumière intense et brève, aveuglante, mais qui n’eut qu’un temps. Un coup de
projecteur sorti de la nuit et y retournant. Et puis, à la fin, la tragédie, avec le meurtre de Hélène, sa femme.

Mais qu’est-ce qu’il aimait chez vous ? Comment, tout d’un coup, est-il devenu l’ami d’un jeune homme de souche bourgeoise au rapport contradictoire avec l’orthodoxie marxiste ? Et puis on l’imagine assez peu cordial ou amical.
Oui ? Eh bien c’est une erreur. Car il était et cordial et amical. Avec, de surcroît, cette dimension de souffrance, et donc d’humanité, qu’on connaît mieux, aujourd’hui, à la lumière rétrospective de ce qui s’est passé, de sa maladie mentale, etc. On le voyait comme un théoricien glacé. On entendait son antihumanisme comme une surdité aux émois et aux passions. On pensait qu’il était l’incarnation même de sa théorie et de l’esprit théoriciste en général. Et on découvre, à l’arrivée, qu’il était un héros de Dostoïevski, qu’il était un frère Karamazov, qu’il finit sa vie en personnage de fait divers, étranglant sa femme dans un accès de folie, puis enfermé.

Et vous, comment vous le perceviez ?
Je n’imaginais rien de tout ça. Aucun d’entre nous n’imaginait que notre maitre puisse être ce dément qui, lorsqu’il disparaissait, pour de longs mois, sans donner d’explications, se cachait dans un hôpital psychiatrique où il passait des nuits et des jours, un torchon entre les dents pour éviter de se trancher la langue, à subir des cures d’électrochocs qui le laissaient en miettes…

Il s’est pris d’affection pour l’étudiant que vous étiez ?

Sans doute, oui. Je me souviens d’un été, dans le Sud de la France, près de Gordes, où il possédait une maison. J’en avais loué une, au village voisin, à Cazeneuve, en partie pour me rapprocher de lui. Je rentrais du Bangladesh. On a passé l’été ensemble, l’été de mon retour. Qu’est-ce qu’il me trouvait ? J’en sais rien. Peut-être juste le fait que j’étais le dernier des althussériens, le dernier althussérien sérieux. La grande génération althussérienne, c’est celle qui m’avait précédé. C’est la génération d’Etienne Balibar, Pierre Macherey, Régis Debray, d’autres. J’avais cinq ou six ans de moins qu’eux. Et j’ai donc été, chronologiquement, le dernier. Son dernier disciple. C’est peut-être à cela, à rien d’autre qu’à cela, qu’il se raccrochait en me voyant.


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