« Cette Amérique, dans laquelle ma génération a mis ses espoirs, est infidèle à sa mission », BHL pour « Le Matin Dimanche » ( mai 2018)

Portrait du philosophe Bernard-Henri LÈvy. Notons qu'il vient de publier son 43 Ëme livre, "L'Empire et les cinq rois", aux Editions Grasset.

Avec «L’Empire et les cinq rois», Bernard-Henri Lévy raconte la géopolitique d’un reflux des États-Unis et la montée de ceux, de la Russie à la Turquie, qui rêvent d’occuper la place au cours d’un entretien accordé au journal suisse « Le Matin Dimanche ».

 

L’envie de toujours aller voir sur place, au plus près parfois du front, elle vous vient d’où?

C’est ce partage que j’évoque au début du livre, et qui nous vient des anciens Grecs: Polybe et Timée, deux des grands historiens de l’Antiquité. Le premier pensait qu’il fallait voir avec ses yeux, qu’il fallait donc y aller, être avec les troupes romaines au siège de Carthage. L’autre pensait qu’il suffisait de compiler. J’ai toujours été du côté de Polybe. Pourquoi? Pour des raisons à la fois existentielles et théoriques. Existentielles parce que cela me plaît, que je suis un écrivain physique, que j’aime penser avec mon corps, penser avec mes yeux, avec mon souffle. Mais aussi pour des raisons théoriques. Je crois que, lorsqu’on est sur place, on voit des choses que l’on ne voit pas autrement. Et ce livre en est une illustration. La thèse du livre, en effet, ce retrait de l’Empire, les États-Unis, et cette poussée parallèle des cinq rois (la Chine, la Russie, l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Iran), il fallait être sur place, au Kurdistan, pour la formuler. Après, c’est l’actualité qui suit la théorie, qui la confirme tous les jours: j’ai l’impression de voir se dérouler, toutes ces dernières semaines, quasi en direct, ce que le livre raconte. Au hasard, la rencontre entre Recep Erdogan et Vladimir Poutine, il y a quelques jours. L’arrogance des Chinois. La Syrie. Il y a, entre tout ça, une cohérence difficile à voir. C’est un peu comme dans «La lettre volée» d’Edgar Poe: tout est sous nos yeux et, pourtant, on ne le voit pas. Eh bien, voilà. Si j’ai vu, ce n’est évidemment pas parce que je suis plus pertinent, ou meilleur philosophe. Mais c’est parce que j’avais le point de vue de Kirkouk, au Kurdistan. Ce livre est donc une nouvelle preuve de ce que je pense depuis cinquante ans: on voit mieux, plus, ou autre chose, quand on est sur le théâtre de la cruauté des choses plutôt que dans sa bibliothèque.

De quelle manière l’affaire kurde, que vous évoquez dès les premières pages du livre, est-elle emblématique de votre thèse sur l’Empire cédant devant les rois?

Parce qu’elle est un symptôme. Et ce symptôme est particulièrement éclatant. On a rarement vu, moi en tout cas jamais, les démocraties abandonner en rase campagne, avec une telle impudence et une telle veulerie, leur propre cause et leurs propres valeurs. D’habitude, quand les démocraties sont lâches, c’est parce qu’elles sont  face à de vraies grandes puissances. Cela ne les excuse pas, mais cela explique. J’imagine que, face à l’armée de Hitler ou à celle de Staline, on devait y regarder à deux fois. Mais là, franchement, il n’y a pas de raison. Ces Kurdes qui étaient nos meilleurs alliés, qui nous avaient défendus contre le terrorisme, qui étaient sur le point de construire une nation amie de l’Occident, avaient en face d’eux des tigres de papier. Or on a cédé à ces tigres de papier. C’est l’illustration tragique de la démission, a priori énigmatique, de l’Empire américain face aux cinq rois.

Que faudrait-il dire, selon vous, aux opinions occidentales pour, s lors, mieux les solidariser avec la cause kurde?

D’abord c’est une vraie nation.  Il n’y  a pas de vraie nation irakienne ou syrienne. Mais il y a une nation kurde. C’est donc, pour le coup, fort de café que l’Irak ou la Syrie existent, alors que ce sont des créations coloniales, et qu’il n’y ait pas de pays kurde. Deuxièmement, s’il y avait un État kurde, il serait un pôle de stabilité dans le Proche-Orient, parce que ce sont des démocrates, et que les démocraties sont toujours, par nature, plus stables que les dictatures. Troisièmement, ce sont les alliés des Occidentaux, et les adversaires les plus radicaux du djihadisme. Plus il y a de Kurdes, moins il y a de djihad.

Pour expliquer cette tentation du retrait, vous pensez qu’au regard de l’histoire les États-Unis sont la seule première puissance à l’être devenue sans le vouloir.

Oui. Alexandre voulait devenir Alexandre le Grand. César voulait devenir César. Mais c’est le paradoxe américain: on n’y a jamais vraiment voulu dominer. C’est pour cela que la gauche fait fausse route quand elle parle d’impérialisme américain. Ce n’est pas un impérialisme. Il n’y a jamais eu là- bas de volonté impériale assumée. L’Amérique a toujours été un empire récalcitrant, un empire malgré elle. L’Amérique aurait eu cent fois la possibilité de construire, comme l’Europe, de vrais empires coloniaux. Elle ne l’a jamais fait. Récalcitrante donc, s’en allant dès qu’elle le peut, se repliant aussi souvent qu’elle s’étend. Ce reflux de l’empire est dans l’ADN de l’Amérique. Elle n’a été impériale que lorsqu’elle y a été contrainte, qu’il n’y avait qu’elle pour défendre les valeurs occidentales.

Il y aurait pourtant, aux États-Unis, une part de Jérusalem et une part de Rome. Comment cela?

Je crois que l’Amérique ne se comprend que si l’on observe qu’elle veut être à la fois une réinvention de Jérusalem – c’est son côté missionnaire – et une réinvention de Rome – c’est son côté virgilien.

Dites-en plus.

Jérusalem, c’est la «Shining City upon a Hill», la cité céleste de joyaux et de saphirs, il y a toute cette inspiration prophétique judéo-chrétienne, missionnaire, chez les pères fondateurs de l’Amérique. Mais ce que l’on sait moins, c’est que l’Amérique s’est aussi vue comme une nouvelle Rome, une continuation du projet virgilien et de l’épopée de «L’Énéide». J’ai fait une petite découverte. Et, là aussi, c’est «La lettre volée» de Poe! Sur un billet de 1 dollar, il y a trois citations latines, toutes de Virgile. J’ai presque eu du mal le croire, puis j’ai essayé de comprendre. Ceux qui ont inventé le dollar, les Américains, étaient des latinistes fervents, des lecteurs de «L’Énéide», un livre qui raconte les aventures d’Énée, qui quitte Troie livrée aux flammes en emportant dans les cales de ses bateaux les dieux de Troie. Et il va les réinstaller au bout du monde d’alors, sur les côtes italiennes, dans le Latium. Il va, de la sorte, fonder Rome. «L’Énéide» conte comment cette fondation est le terme d’un processus de transport du meilleur d’une ville en flammes. À partir de là se fonde l’Empire romain. Ma découverte est que les pères fondateurs américains étaient de fervents virgiliens. Ils pensaient qu’une sorte de nouvelle Troie était en flammes: l’Europe. Ce n’était pas les mêmes flammes, bien sûr. C’étaient celles, par exemple, de l’intolérance ou des guerres de Religion. Mais, pour eux, le moment était venu de reprendre le geste de Virgile, c’est-à-dire de collecter mânes, dieux lares et pénates de l’Europe: les valeurs de tolérance, de libre examen, de paix entre les hommes, etc. Et de refaire un voyage à la façon d’Énée. Pas à travers la Méditerranée, mais à travers l’Atlantique, pour aller implanter tout cela sur une terre nouvelle: l’Amérique. À la fondation des États-Unis, il y a cette idée: reprendre le fil du projet virgilien.

Quel est le point commun qui rassemble les cinq rois, Chine, Russie, Turquie, Iran, Arabie saoudite, profitant du reflux des États-Unis?

Ce qui les caractérise, c’est la même haine de la démocratie et de la liberté. C’est la volonté de combattre les valeurs du libéralisme partout dans le monde: chez eux d’abord, mais, quand ils le peuvent, en Europe. Ils partagent une volonté similaire d’humilier l’Europe, d’affaiblir son modèle et de détruire celles et ceux qui s’en réclament. Ensuite, ce sont des maîtres chanteurs, tous les cinq. Ils ont chacun un pistolet braqué sur la tempe de l’Occident. La Turquie, c’est l’arme des réfugiés, l’Iran, c’est l’arme atomique, la Russie, l’arme des fake news, l’Arabie saoudite, c’est le terrorisme, et la Chine, c’est – pour le moment – le monopole des «terres rares», ces métaux qui succéderont au silicium pour la fabrication de nos téléphones et équipements électroniques. Alors, après, on surestime leur puissance – c’est aussi ce que j’essaie de montrer. Ils ont tous une ambition: reconstituer un empire déchu. Mais aucun n’en a les moyens. Donc l’Occident pourrait résister à leur chantage, à commencer par l’Amérique, plus facilement que nous ne le pensons. Manque pour le moment une volonté.

De ce point de vue, vous n’êtes pas plus tendre envers Barack Obama quenvers Donald Trump.

C’est un peu vrai. Il y a une date sombre dans l’histoire américaine récente, c’est celle de l’absence de riposte après le franchissement de la ligne rouge dessinée par Barack Obama. On est en août 2013, après les attaques chimiques dans la banlieue de Damas, alors qu’il avait toujours annoncé qu’utiliser de telles armes conduirait à une réplique. Il fait, en ne réagissant pas, d’une pierre deux mauvais coups. Premièrement, abandonner les Syriens. Deuxièmement, perdre sa crédibilité et celle de la parole américaine. Il a encouragé de la sorte Bachar el-Assad à continuer, et les autres dictateurs à mener leurs propres actions criminelles. Même Kim Jong-un: aurait-il, sans cela, avancé si éhontément dans la fabrication de ses bombes? C’était un coup fatal au crédit de l’Amérique. Je ne dirai bien sûr pas que Trump et Obama, c’est la même chose. Mais, de ce point de vue, celui de l’absence de la défense des affligés du monde, ils portent une responsabilité aussi écrasante l’un que l’autre.

Vous pensez que l’espérance, c’est encore l’Europe?

Je suis perdu, comme nous tous. Cette Amérique, dans laquelle ma génération a mis ses espoirs, est infidèle à sa mission. Alors que fait-on? On se laisse submerger par la vague antilibérale? On laisse ces dictatures nous imposer leur loi? Poutine démanteler l’Europe? La Chine devenir la première puissance mondiale? Ou alors nous trouvons le moyen d’y résister? Or il n’y a qu’un territoire, à partir duquel cette résistance peut s’organiser, c’est l’Europe. Je ne dis pas que cela se fera, mais que, si l’Amérique persiste dans son recul, c’est la dernière carte qui nous reste. C’est l’endroit où un certain universalisme a pris corps et d’où il peut de nouveau irradier. C’est aussi l’endroit vers lequel se tournent tous les universalismes, parce que ce n’est pas seulement une entité géographique, mais une catégorie philosophique et métaphysique: c’est ça, l’Europe. À la condition qu’elle prenne conscience de sa vocation, à condition qu’elle se donne les moyens de la défendre lorsqu’elle est menacée, elle peut jouer ce rôle.

Écrivain engagé, vous ressentez parfois une solitude?

On est parfois seul face à sa vérité et face au mensonge ambiant, c’est vrai. Sur le terrain, on est physiquement seul, aussi. Mais c’est une solitude qui n’est pas grave. J’ai envie de citer ce mot de Camus, à qui l’on reprochait cette solitude: «Solitaires, solitaires: vous seriez bien seuls sans ces solitaires.»

Propos recueillis par Christophe Passer, le 15 avril 2018

 

Une géopolitique des rapports de pouvoir : 

Avec ce nouvel ouvrage, Bernard-Henri Lévy écrit, peut-être, en contrepoint de la «Barbarie à visage humain», le livre de 1977 qui fit sa notoriété. Il s’agissait déjà, alors, de tenter de comprendre l’époque en restant proche du terrain et, en même temps, de regarder les grands mouvements, l’évolution des rapports de force internationaux comme autant de plaques tectoniques se télescopant. «L’Empire et les cinq rois» participe de cette manière, contant l’abandon des combattants kurdes par une Amérique dont le naturel et l’histoire sont au reflux, explique Lévy. En face, quelques grands pays, Chine, Russie, Arabie saoudite, Iran, Turquie, essaient d’en profiter, jouant du vide créé sous le regard d’un Occident sans volonté politique. BHL, dans cet essai passionnant, se dit prêt à croire encore à une force de la pensée, et à un universalisme vivant: cette espérance est en Europe.

 

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L’Empire et les cinq rois, 288 pages, aux éditions Grasset, sortie le 4 avril 2018. 

 

 

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