De Tobrouk à Saint-Paul-de-Vence (L'Arche, article d'Alexis Lacroix, Juillet-Août-Septembre 2013)

l'ar'che 1Une conversation ininterrompue. Philosophie et art. C’est le thème d’une exposition et d’un livre de BHL.

L’Arche : En 2011, vous avez contribué à libérer la Libye de la tyrannie de Mouammar Kadhafi. Deux ans après, on vous retrouve commissaire d’exposition à la Fondation Maeght, et vous publiez Les Aventures de la Vérité. De Tobrouk à Saint-Paul de Vence, vous assumez ce grand écart ? Bernard-Henri Lévy : Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?  Parler, comme vous le faites, d’un grand écart, c’est vraiment risquer de passer à côté de l’essentiel. Tout au long de ma vie, je n’ai cessé d’entremêler l’action et la réflexion, je n’ai cessé de m’engager, et, dans le même temps, de réfléchir et d’écrire sur les aventures dans lesquelles l’urgence politique m’avait entraîné : c’est, très exactement, ma conception de l’engagement. Mais le fond de ma vie, cela a toujours été l’étude. Avec ces Aventures de la vérité, vous poursuivez un projet ambitieux et enthousiasmant – celui d’une histoire de la vérité telle qu’elle s’est déployée, de façon synchronique, sur deux registres, celui de la philosophie et celui de la peinture. Vous ne croyez pas qu’à la façon dont il existe une histoire de la philosophie, il existe aussi une histoire de la peinture ? Non. Je crois plutôt à une dialectique qui ne se déploie pas dans le temps, mais dans l’éternité de la discussion intellectuelle. La conception du temps qui a guidé mon travail est, si vous voulez, « baroque ». Contrairement à ce qu’affirment les iconologues, je crois qu’il n’y a pas d’histoire de la peinture, ou qu’on assiste à la germination dans l’histoire d’une raison picturale : la peinture possède un champ saturé de positions possibles. J’ai donc décidé de poursuivre, deux années durant, une conversation ininterrompue avec des peintres très différents, et faire résonner par-delà les époques Tiepolo et Vezzoli, Cranach et Duchamp. Cela ne m’a pas empêché, vous l’avez compris, de ferrailler avec quelques adversaires… En effet, on l’a remarqué ! Vous n’êtes pas tendre avec Platon, par exemple ! Sa philosophie dualiste et idéaliste, c’est votre punching-ball théorique ? C’est vrai, je reproche à Platon et au platonisme d’avoir diffusé à presque tous leurs héritiers leur haine du sensible et leur rejet de la chair. Leur soupçon panique à l’endroit des images s’est inscrit au cœur de notre culture. Et cette iconoclastie m’apparaît comme un fléau – un fléau dont rien ne m’a semblé plus urgent que de repérer les cohérences discursives, les éclipses momentanées, les reprises et la viralité intacte. Si je fais une large place au travail d’artistes israéliens contemporains, comme Deganit Berest et Ofer Lellouche, c’est pour cette raison : Berest et Lellouche ont pour particularité émouvante de se débattre avec les séquelles du platonisme, avec cette « maladie de Platon », comme disait Nietzsche. Mais, parallèlement, je ferraille avec un deuxième ennemi, et ce deuxième ennemi, c’est Nietzsche lui-même… Nietzsche qui, lui, pèche par relativisme et absorbe la vérité dans l’infinie diversité des formes. Pensez-vous toujours, comme dans La Barbarie à visage humain, votre essai de 1977, que la philosophie ne peut faire place à la douleur muette des hommes que si elle « s’efface devant Guernica, Fritz Lang et Soljénitsyne » ? Je le pense plus que jamais ! Et je propose d’aborder ces Aventures de la vérité comme un dépliement de cette intuition originaire. Dans Les Aventures de la vérité, je procède à une grande opération de laïcisation.

« J’ai découvert qu’aux tréfonds de la grande machinerie antisémite, il existe un noyau discursif, un atome insécable, et que cet atome, c’est l’idée d’une contradiction absolue, ou d’une incompréhension mutuelle, entre le judaïsme et l’art. »

De laïcisation ? Que voulez-vous dire ? J’essaie de mener à bien une opération qui consiste, en gros, à séparer la philosophie et la peinture, à retracer la ligne de démarcation entre les philosophèmes et les plastèmes. Rendant ce qui leur appartient aux concepts, d’un côté, et aux percepts, de l’autre, je fais devoir à la langue philosophique d’apprendre à « médire » ou, si vous préférez, à se « mi-dire », ainsi que le voulait Lacan. Car le regard adéquat sur le monde, ce n’est pas la philosophie qui le détient, ce sont les artistes qui en possèdent la clé. L’art a ceci de libérateur qu’il lève la malédiction jetée sur le « mi-dire », qu’il suspend cette malédiction qui traverse la philosophie « de l’Ionie à Iéna », pour parler comme Franz Rosenzweig. La phobie de l’image captive le philosophe formé à produire des concepts. Or, montrez-vous, l’an-goisse devant l’ « icône », n’est pas le propre des monothéismes juif et musulman. Comment en êtes-vous venu à ces conclusions si… inattendues ? Au terme d’une recherche qu’au fond, chacun pourrait entreprendre. J’ai découvert qu’aux tréfonds de la grande machinerie antisémite, il existe un noyau discursif, un atome insécable, et que cet atome, c’est l’idée d’une contradiction insoluble, ou d’une incompréhension mutuelle, entre le judaïsme et l’art. L’antisémitisme, c’est aussi la certitude que les juifs ont un problème avec la représentation artistique. Cette idée d’une pensée juive fâchée avec l’art, vous la trouvez, par exemple, sous la plume de Paul Valéry. Et elle anime tous ces contemporains de Proust qui ont réservé à l’auteur de La Recherche leurs douteux persiflages : « Quoi ? ce petit juif… Cet espion… il aurait fait oeuvre d’art ? ». Voici une rengaine qui n’est pas seulement malveillante, mais mensongère. Car la pensée juive en a à l’idole et à elle seule. C’est l’idole, ce « petit sacré » dont parle Levinas, dans Difficile liberté, dont la pensée juive se défie. Comme elle exerce une force aliénante et paralysante sur l’esprit de l’homme, l’idole doit être tenue à distance. Et parce qu’elle sidère la subjectivité humaine, parce qu’elle l’incline au narcissisme, l’idole est désignée comme un danger mortel. Vous écrivez : « Ce qu’Abram reproche aux idoles, ce n’est pas d’aller contre Dieu, mais contre l’homme, contre l’intelligence de l’homme qui devrait avoir honte, à son âge, de croire à des bêtises pareilles (…) La rage d’Abram est la rage de démasquer la veulerie, l’infantilisme, la profanation de l’humain qu’il y a dans la posture idolâtre ». Soit, mais qu’est-ce qui distingue l’idole de l’image ? Tout, dans les textes juifs, distingue l’icône de l’idole. L’idole est l’image médusante qui rend bête ; l’icône, au contraire, appartient à cette catégorie de percepts qui s’adressent à la part éthique et réfléchie du sujet. Prétendre que le christianisme aurait des ressources infinies d’amour pour les images quand le judaïsme en serait, par essence, dépourvu, est un pur contresens. Car une certaine iconoclastie – celle que Platon et les platoniciens ont léguée à l’Occident – est bien plus idolâtre que l’amour des icônes. Comme vous l’expliquez dans les Aventures de la vérité, Jackson Pollock, Mark Rothko, Pete Mondrian ou Franz Kline célèbrent la « pure présence » de la peinture comme son « auto-affirmation ». Vous ajoutez qu’avec eux, la peinture devient une célébration du « spacieux » cher à votre maître, le philosophe Jacques Derrida. Que nous apprennent ces artistes du XXe siècle ? Je crois que leurs tableaux nous montrent l’affleurement dans les consciences de l’être comme abyme. C’est le cas de Pollock, de Rothko, de Mondrian, de Franz Kline, mais c’est le cas, aussi, par exemple, d’un autre peintre, très important pour moi, Kasimir Malevitch. Et c’est le cas, aussi, de Baselitz ? D’Anselm Kiefer ? Oui, aussi, c’est le cas de ces deux grands artistes allemands contemporains. Tous ces artistes se sont évertués à échapper à leur siècle. À échapper au « cauchemar de l’Histoire » dont parle l’Ulysse de Joyce ? Oui, ou plus exactement – ils ont cherché à échapper au monde que leur siècle avait façonné, en ouvrant une brèche, ou en inventant une faille, dans la totalité de l’être. S’ils tiennent une place si importante dans l’exposition et dans le livre, c’est parce qu’ils renvoient aux platoniciens la monnaie de leur pièce. De Kiefer, vous avez admiré, à Tel-Aviv, le tableau intitulé Abendland (Occident), et vous avez accroché, à Saint-Paul, un tableau qu’il a réalisé spécialement pour vous : Alkahest. En quoi Anselm Kiefer exprime-t-il cette métaphysique du « contre-Être » ? Parce que, voyez-vous, dans Alkahest, ce n’est plus avec Dieu que le peintre rivalise, mais avec la géologie – avec une géologie en folie dont les processus, les générations et dégénérations, les glissements de terrain et la formation des plis, des gypses et des schistes auraient été accélérés. Alors bien sûr, je ne suis pas certain d’être très proche de cette théologie négative. Mais si le contre-Être dont vous parlez a un sens, si l’idée d’un dire qui ne dit plus la vérité mais lui succède a pris pied, c’est sur cette toile stupéfiante d’Anselm Kiefer. J’observe qu’un assez grand nombre de tableaux viennent des deux grands musées d’Israël. Ca s’est trouvé comme ça. Car ils sont, comme vous le savez peut-être, parmi les plus beaux musées du monde. J’ajoute que je ne suis pas mécontent d’avoir aussi donné, au passage, une petite leçon d’intelligence aux partisans du « boycott » d’Israël. Je l’ai dit sur RCJ en termes moins choisis : mais je suis heureux, par ce moyen, de montrer que les promoteurs de la campagne BDS sont des salauds doublés de crétins. De Mark Rothko, vous avez emprunté un tableau rare, issu d’une collection particulière : Untitled (Red, Yellow, Blue, Black and White). Qu’est-ce qui est juif, chez Rothko ? Le fait qu’il soit « le dernier rabbin de l’art occidental », selon la formule de ses amis ? Plutôt le fait que l’icône, chez lui, ne s’épuise pas et ne s’offre jamais elle- même dans sa pleine présence. Non, les images peintes par Rothko exigent d’être pensées. Quand je contemple cette toile-là, et beaucoup d’autres de sa main, je ne peux m’empêcher de songer qu’elle est comme en attente d’une révélation. Pour un catholique, l’image est saturée d’une réelle présence ; pour Rothko, c’est exactement l’inverse. Ce qui relève du judaïsme, dans son geste créateur, c’est justement cette étrangeté d’une image en retrait, en attente d’une révélation, ouverte à l’épiphanie d’une révélation qui ne vient jamais. Et puis, le judaïsme, chez Rothko, c’est aussi de feindre de reprendre le projet hégélien, mais elle le ruine, en annulant sa prétention à prononcer le dernier mot de l’aventure humaine. Et pour cause : « Rothko fait comme si Hegel s’était arrêté en chemin et qu’il appartenait à d’autres de terminer le travail laissé en plan », écrivez-vous… Oui, mais surtout, il prétend l’achever en se détournant des « obstacles » que constitueraient la mémoire et l’« histoire ». C’est cet hégélianisme sans histoire qui forme le peindre-juif de Rothko, et son inlassable application à dessiner ces aplats de couleur qui peuvent se déchiffrer comme des temples : des temples, au sens latin de rectangle dessiné, dans le ciel, par l’augure qui va y voir paraître le présage des dieux ; mais aussi des temples en un sens juif – des souccot, des tabernacles, des tableaux Messie, à l’abri desquels s’apaise le tumulte de l’Histoire. Propos recueillis par Alexis Lacroix

Les Aventures de la vérité. Peinture et philosophie : un récit. Du 29 juin au 11 novembre Fondation Maeght 623 chemin de Gardettes, Saint-Paul de Vence


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