Bernard-Henri Lévy a-t-il conduit l’OTAN à la guerre ? (Richard Brody, The New Yorker, 25 mars 2011)

THE NEW YORKER LOGOParis est à la fois le New York, le Hollywood et le Washington D.C. français : c’est la capitale artistique, cinématographique et économique du pays. En conséquence, ces domaines se mêlent dans une proximité inhabituelle, et souvent surprenante. En particulier, la politisation des intellectuels – et, à l’inverse, l’intellectualisation des politiques – a été un trait important de la vie française depuis le XVIIIè siècle au moins. Dans la période précédant l’engagement de l’armée française contre le régime de Kadhafi en Libye, cette tendance semble avoir pris un étrange tournant : l’écrivain français Bernard-Henri Lévy – qui a commencé sa carrière dans les années 1970 comme philosophe politique et qui est un personnage médiatique extrêmement important – a joué un rôle énergique pour rallier le gouvernement français, et peut-être même le gouvernement américain, à la cause d’une intervention militaire en défense du soulèvement libyen.
Mon attention a été éveillée par sa présence surprenante dans un article du Monde, daté du 10 mars, traitant de la rupture des relations diplomatiques entre la France et le gouvernement de Kadhafi et de la reconnaissance du Conseil national de transition comme gouvernement libyen légitime. L’annonce fut faite à Paris après que le président français, Nicolas Sarkozy, ait rencontré trois émissaires du Conseil. L’article ajoute :
« Peu après, Bernard-Henri Lévy, présent lors de cet entretien, a précisé que le nouvel ambassadeur de Libye en France sera accrédité “dans les jours qui viennent”. “L’ambassade de France en Libye serait transférée de Tripoli à Benghazi”, a-t-il ajouté.
“On est les premiers à dire que Kadhafi n’est plus le représentant légal. C’est un événement d’une importance majeure”, a poursuivi le philosophe, selon qui le chef de l’État “a affirmé cela, en préambule de l’entretien, avec beaucoup de force. Les émissaires ont été surpris de la clarté de la position française”. »
Une semaine plus tard, dans Le Figaro, Renaud Girard retrace les événements qui bhl_optmenèrent à cette rencontre. C’est une histoire palpitante, qui débute avec la déception de Lévy d’être arrivé en Égypte seulement après la chute de Moubarak. Il décide alors d’être l’un des premiers en Libye. « Pour faire le trajet de la frontière égyptienne à Tobrouk, BHL, accompagné de son fidèle Gilles Herzog, ne trouve pas de taxi : il monte dans la camionnette d’un marchand ambulant de légumes. »
À Benghazi, il s’arrange pour rencontrer, avant les autres journalistes, Moustapha Abdeljalil, le dirigeant du Conseil ; il l’invite, ainsi que d’autres leaders du soulèvement, à repartir en France avec lui, « leur promettant de tout faire », comme le rapporte Girard, pour qu’ils rencontrent Sarkozy.
Le soir venu, il parvient, depuis son téléphone satellite, à joindre Nicolas Sarkozy : « Accepterais-tu de recevoir les Massoud libyens ? » Le président de la République donne aussitôt son accord.
Quand Sarkozy rencontre les membres du Conseil et annonce que la France le reconnaissait comme gouvernement libyen légitime, écrit Girard, le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, n’est ni présent ni au fait de la tournure des événements – du plan que Sarkozy « a concocté l’avant-veille avec » Lévy.
Après s’être arrangé pour que Mahmoud Jebril, membre du Conseil, rencontre Hillary Clinton, qui se trouvait alors à Paris, Lévy se rend à la radio pour exhorter la France à chercher à engager une opération militaire en soutien au soulèvement. L’après-midi du 17 mars, Sarkozy appelle Lévy pour lui dire qu’il va passer à l’action à l’ONU, et le rappelle ensuite, une fois la résolution votée.
Dans un chat avec les lecteurs du Monde hier, Lévy a répondu avec modestie quand on l’a interrogé sur son rôle en coulisses :
« Mon rôle, je vous le répète, a été extrêmement simple. Amener à Paris les membres du Conseil national de transition. Accueillir Mahmoud Jibril à Paris, le jour du sommet du G8, afin qu’il puisse plaider sa cause auprès d’Hillary Clinton. Inviter Ali Zeidan, à Paris toujours, avant-hier, à exposer les grandes lignes de son projet de société devant des journalistes. Voilà. »
Et il répéta qu’il n’avait « [a]ucun rôle. Sinon celui d’avoir eu, un soir, à Benghazi, l’idée folle de décrocher mon téléphone pour appeler le président de la République de mon pays et lui suggérer de recevoir une délégation de la Libye libre. »
Il faut noter que Lévy appartient à ce type d’intellectuels qui ont longtemps joué un rôle moteur dans les affaires politiques concrètes en France. Il a admirablement écrit sur la participation active et héroïque d’André Malraux à la guerre civile espagnole au côté des Républicains et, dans son ouvrage fascinant consacré aux intellectuels français et à leurs opinions politiques (Les Aventures de la liberté), il interviewe un membre du régiment de Malraux qui dit (je cite de mémoire) : « Malraux savait ce qu’il fallait faire et, au lieu d’être assis au café de Flore, il le faisait. » Dans son remarquable livre sur Jean-Paul Sartre, pour qui l’engagement politique de l’intellectuel représentait une valeur fondamentale, Lévy insiste sur la connexion entre l’image publique de Sartre et sa pensée philosophique.
Ce que l’important rôle officieux de Lévy dans le gouvernement français dit de la vie politique du pays est une chose complètement différente. L’OTAN aurait pu finir par être mandatée et maintenir une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye, mais les conséquences des événements semblent ici être mesurées en jours, et même en heures. Si l’ONU n’avait pas commencé à débattre au moment où elle l’a fait, le soulèvement aurait pu être totalement écrasé, soulevant une polémique et laissant le monde se demander pourquoi il avait pris du retard. Il est tout à fait possible qu’avec cette résolution de l’ONU, arrivée à temps pour sauver au moins quelques vestiges de l’héroïque résistance libyenne, l’intervention opportune de Lévy ait constitué le déclencheur décisif du passage à l’acte.

P.S. Par souci de transparence, je précise que j’ai eu le privilège d’interviewer Bernard-Henri Lévy lors de recherches pour mon ouvrage consacré à Jean-Luc Godard, et qu’il rédigea un blurb [Ndlr : une courte présentation élogieuse du texte]. En 2009, j’ai écrit un article pour la revue La Règle du Jeu.


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