Dieudonné, fils de Le Pen

Archive : le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy publié le 3 février 2005 par Le Point

bernard-henri-levyJean-Marie Le Pen n’avait que des filles. Et bizarrement ingrates, par les temps qui courent. Eh bien voilà. C’est réparé. L’actualité, bonne mère, est en train de lui donner des fils. Enfin un, en tout cas, Dieudonné, dont le dernier show, au Zénith, il y a quelques semaines maintenant, n’a pu que combler d’aise le vieux chef du Front national.

Qu’on en juge.

Les noms de personnalités juives huées par une salle de jeunes, probablement antiracistes.

Lui, Dieudonné, « interdit d’antenne à la télé » parce que, chez Ardisson, c’est « Bénichou qui parle à sa place ».

Des insultes contre le CRIF.

Des blagues graveleuses ou diffamatoires contre Elie Wiesel ou moi-même.

Un personnage imaginaire au nom délicat de Goldenkraut – que l’on prend soin, chaque fois, de bien prononcer Golden-crotte – dont la spécialité est de reprocher aux « nègres » leur « ingratitude » vis-à-vis du « peuple élu » qui leur a « apporté Diderot, Montesquieu, Rousseau qui, comme chacun sait, étaient tous juifs à 90 % ».

Le fantasme lepéniste d’une France livrée, pieds et poings liés, à un redoutable lobby sioniste dont on ne peut parler qu’« à voix basse », en « s’accrochant », car « il y a eu » (l’humoriste, là, feint une hésitation)… il y a eu (il regarde derrière lui « car les sionistes, murmure-t-il à la plus grande joie de la salle, c’est toujours dans le dos qu’ils attaquent »), car il y a eu, donc, « la Shoah ».

Les vieux rires gras sur Bruel, « vous savez, Maurice, celui qui a changé de nom, remarquez, c’est son problème » : les mots de Le Pen là aussi ; le même ton ; les mêmes lourdes insinuations du mouchard qui va se lâcher mais qui sait qu’il faut faire attention car il est en train – c’est toujours lui, Dieudonné, qui parle – de « mettre les pieds dans une zone interdite » ; la même vulgarité, en un mot, à la fois lyncheuse, cauteleuse et augmentée, « artiste » oblige, de remarques empoisonnées sur le fait qu’il a commis, lui, « une grave erreur » stratégique en ne comprenant pas que c’est en faisant « du Bruel » qu’un homme de scène peut, dans ce pays, « être diffusé dans la grande distribution » et « réussir ».

Contre Marc-Olivier Fogiel enfin, contre l’animateur télé chez qui l’ex-humoriste en perdition commit son sketch désormais fameux du juif orthodoxe faisant le salut nazi, des mots d’une bassesse, d’une obscénité et, finalement, d’une violence assez inouïes : il nous a fait « sa petite chatte », hurle-t-il face à ses 5 000 supporters ravis ! il nous a fait « une descente d’organes », insiste-t-il, avant de les inviter à conspuer, en cadence, le nom du misérable ! le type même, autrement dit, de la charge anti-homosexuelle, que le beauf lepéniste classique a la prudence, d’habitude, de réserver à ses soirées privées, mais qui trouva là, en plein Paris, une grande salle prestigieuse, populaire et au public chauffé à blanc pour faire entendre son cri de rage désinhibé.

Et puis, last but not least , car c’est évidemment le plus triste et, d’une certaine façon, le plus grave, la montée sur scène, au terme de ce pathétique happening homophobe et antisémite, de trois témoins de moralité venus dire leur solidarité avec leur copain « bâillonné » : il y eut là Daniel Prévost clamant que « Dieudo » est non seulement le plus « grand », mais le plus « courageux » des amuseurs d’aujourd’hui ; le judoka Djamel Bouras, saluant en lui l’« homme libre » que « certaines puissances », suivez mon regard, voudraient voir réduit au silence ; et, incroyable mais vrai, l’acteur le mieux payé du box-office français, le porte-parole d’une génération, l’homme qui a su, au lendemain du 11 septembre, trouver des mots si justes pour stigmatiser l’affront fait à l’islam par les fous de Dieu devenus kamikazes, il y eut, donc, Jamel Debbouze venu dire que c’est pas sympa, de la part de l’ami Dieudo, de s’être ainsi marginalisé et d’avoir laissé les copains seuls se « farcir Drucker et Enrico Macias » mais que, bon, il a quand même eu « les couilles de dire tout haut ce que nous pensons, nous, tout bas ».

De cette soirée terrible, de ce concert transformé en meeting, de cette cascade de dérapages et de hurlements de fureur qui n’avaient plus rien à voir – est-il nécessaire de le préciser ? – avec la-légitime-critique-de-la-politique-de-l’Etat-d’Israël-et-de-Sharon, la presse a peu parlé : une déclaration du porte-parole du PS, Julien Dray, au micro d’Elkabbach, à Europe 1 ; une autre du vice-président de SOS Racisme, Patrick Klugman, sur iTélévision ; une brève du Parisien ; c’est à peu près tout, il me semble, jusqu’à ces lignes que j’ai moi-même, je l’avoue, peut-être par sympathie pour Debbouze, hésité plusieurs semaines à écrire.

Que serait-ce, encore une fois, aurions-nous et aurais-je moi-même ainsi temporisé, combien serions-nous, surtout, à être déjà descendus dans la rue si c’était, non Dieudonné, mais Le Pen qui avait consacré toute une soirée, sur une grande scène, à casser du juif et du pédé ?

Bernard-Henri Lévy


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