La Guerre sans l'aimer (article de Hans Christoph Buch, Der Tagesspiegel, le 30 novembre 2011)

300px-Tagesspiegel-Logo.svgHormis André Glucksmann, qui a ridiculisé le mouvement de la paix avec un “Prix nazi de la guerre”, il n’y a pas d’intellectuel français qui ait cassé du sucre sur le dos de la gauche allemande plus impitoyablement que Bernard-Henri Lévy.
Du coup, il était la tête à claques de service, sur lequel chacun pouvait se défouler impunément, bien que ou parce que ni son attitude politique, ni son oeuvre littéraire, ne le prédestinaient à devenir un objet de haine – au contraire. Son engagement pour la Bosnie abandonnée par l’Europe, à qui Mitterrand refusa son soutien, correspondait mieux à la tradition de gauche, de même que son plaidoyer pour le général Massoud, le chef de l’Alliance afghane du Nord, ou son livre sur le reporter Daniel Pearl, enlevé et bestialement assassiné au Pakistan. A cela s’ajoute que BHL, comme on l’appelle en France, n’agit pas seulement, depuis le printemps arabe, qu’il a vécu comme reporter au Caire, pour le rapprochement et l’équilibre entre Juifs et Palestiniens: il critique aussi Israël.
Comme il est lui-même originaire d’une famille juive venue d’Algérie, on ne se trompe pas en supposant que la réconciliation d’Israël avec ses voisins arabes n’est pas pour BHL une routine politique, mais était et reste une affaire de cœur.

« Le désert m’enivre. Le désert m’exalte. Je peux passer des heures à voir défiler ses paysages de bronze cuit. Jamais, nulle part, je ne supporte de ne rien faire, mais je peux, ici, rester une journée à guetter les fermes abandonnées ou détruites, compter les arbres pétrifiés et observer, à travers la vitre de la voiture, la réverbération de l’air sur le sol chauffé à blanc.
Mon grand-père Shalom devait être ainsi. C’est le genre de paysages où il a dû, toute sa vie, sa courte vie, mener ses troupeaux de moutons. » Cette phrase est extraite du journal libyen de Bernard-Henri Lévy, un gros bouquin de 640 pages au titre difficile à traduire : La Guerre sans l’aimer*. Il y est question de la révolte contre Kadhafi et du rôle plus que marginal qu’y a joué BHL. Ce n’est pas un pamphlet politique, mais un rapport subjectif, porté par le courant chaleureux de l’amour – on ne peut pas appeler cela autrement – pour la Libye et ses hommes, avec lesquels Lévy se sent en affinité élective. Disons-le d’emblée : ce livre est un grand coup, un texte né sous la pression du temps et un danger à ne pas sous-estimer. L’écriture, à souffle coupé, emporte le lecteur et le fait immédiatement participer à l’évènement. En quoi l’auteur fit bien de ne pas corriger les fausses estimations et les erreurs, mais de les laisser non censurées.

Le rôle que BHL s’attribue lui-même ne semble ni gênant, ni déplacé, parce qu’il ne dissimule pas son oscillation entre euphorie et dépression et qu’il en fait même, ouvertement, un thème.

« A supposer que cela marche, à supposer que le standard de l’Elysée (car c’est le seul numéro que j’aie) me le passe effectivement, à supposer que je trouve les premiers mots, ceux qui permettent d’ouvrir la voie, je lui dis quoi ? quel est le message exact ? Mon mal de tête est encore trop fort pour que j’aie les idées complètement claires et je ne sais même plus, en vérité, ce qu’est le message que je veux faire passer. J’appelle.
Chance, la ligne n’est pas trop mauvaise.
Chance, le standard me passe un officier de permanence qui me dit, comme si cela allait de soi : « ne quittez pas, je vous mets en relation ».
Et puis, chance encore : après quelques secondes de musique, j’ai Nicolas Sarkozy en ligne – sa voix claire et courtoise, son ton de Président que l’on dérange mais qui imagine bien que, pour qu’on l’appelle un samedi, à cette heure, il faut que l’on ait quelque chose d’important à dire.
« Monsieur le Président », commencé-je…
Ma tête cogne, de nouveau. D’une main, je serre le Thuraya. De l’autre, je me comprime les tempes, le pouce sur l’une, l’annulaire sur l’autre.
« Je suis à Benghazi, Monsieur le Président.
— Ah, fait-il, comme si rien n’était plus naturel que de m’entendre depuis Benghazi. Comment les choses vont-elles ? Comment vas-tu ? »

C’est lui qui, le premier, m’a tutoyé. Cela ne devrait pas m’étonner vu que nous nous sommes, toujours, tutoyés. Mais là, à Benghazi, debout, en équilibre, sur la seule marche de l’escalier où les Thuraya passent, la tête en feu, garder les yeux ouverts devenant presque un problème, ce début de conversation me semble irréel.« J’ai une chose importante à te dire. » (Extrait de La guerre sans l’aimer, pages 78-79).

Les tirades haineuses que BHL ne déclenche pas seulement de ce côté-ci du Rhin, mais aussi au-delà, concernent moins les problèmes politiques pour lesquels il s’engage, que la manière dont il se met lui-même en scène et se sert de l’aura du philosophe (concept qui n’est pas aussi poussiéreux à Paris qu’à Berlin: que l’on songe seulement à Voltaire ou à Sartre, le maître de Bernard-Henri Lévy!). L’élégance insouciante avec laquelle celui-ci réalise ses entrées en scène, alliée à l’habitude du monde et à une fortune suffisante – il s’est rendu en Libye dans son propre jet – suscitent des propos malveillants qui ne sont pas dénués de connotations antisémites, sans parler de la jalousie qu’il inspire en étant à tu et à toi avec Carla Bruni. En Allemagne, c’est le silence radio entre l’esprit et le pouvoir, et il est difficile d’imaginer Enzensberger ou Herta Müller téléphonant sur leur portable avec la chancelière à propos d’une intervention en Syrie. Est-ce souhaitable ou non, la question reste ouverte.

Hans Christoph Buch / Tagesspiegel
Traduction Nicole Casanova
*La guerre sans l’aimer – Editions Grasset
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Version originale

Der ungeliebte krieg

Bernard-Henri Lévys Libyen-Buch

Abgesehen von André Glucksmann, den die Friedensbewegung mit einem „Nazi-Kriegspreis“ verhöhnte, gibt es keinen französischen Intellektuellen, den Deutschlands linke Szene gnadenloser durch den Kakao gezogen hat: Bernard-Henri Lévy war der Watschenmann vom Dienst, an dem jeder sich ungestraft abreagieren konnte, obwohl oder weil weder seine politische Haltung noch sein literarisches Werk ihn zum Hassobjekt prädestinierten – im Gegenteil.

Sein Eintreten für das von Europa im Stich gelassene Bosnien, dem Mitterand die Unterstützung verweigerte, entsprach bester linker Tradition, ebenso wie sein Plädoyer für General Massud, den Führer der afghanischen Nordallianz, oder sein Buch über den in Pakistan entführten und bestialisch ermordeten Reporter Daniel Pearl.

Hinzu kommt, dass BHL, wie er in Frankreich heißt, nicht erst seit dem arabischen Frühling, den er als Berichterstatter in Kairo erlebte, für Annäherung und Ausgleich zwischen Juden und Palästinensern wirbt und auch Kritik an Israel übt. Da er selbst aus einer in Algerien ansässigen jüdischen Familie stammt, geht man nicht fehl in der Annahme, dass die Aussöhnung Israels mit seinen arabischen Nachbarn für BHL keine politische Routine, sondern eine Herzensangelegenheit war und ist.

„Die Wüste berauscht mich. Obwohl ich Nichtstun nur schwer ertrage, werde ich nicht müde, die in Bronze gegossene Landschaft an mir vorbei ziehen zu lassen, durch die mein Großvater seine Schafherden trieb.“

Der Satz stammt aus Bernard-Henri Lévys Libyen-Tagebuch, einem 640-Seiten-Wälzer mit dem schwer übersetzbaren Titel „La guerre sans l’aimer“ (Der ungeliebte Krieg) über den Aufstand gegen Ghaddafi und die mehr als marginale Rolle, die BHL darin spielt: Kein politisches Pamphlet, sondern ein subjektiver Bericht, getragen vom Wärmestrom der Liebe – man kann es nicht anders nennen – zu Libyen und seinen Menschen, denen Lévy sich wahlverwandt fühlt. Um es vorweg zu sagen: Das Buch ist ein großer Wurf, ein unter Zeitdruck und nicht zu unterschätzender Gefahr entstandener Text, dessen atemloser Duktus die Leser mitreißt und unmittelbar am Geschehen teilhaben lässt, wobei der Autor gut daran tat, Fehleinschätzungen und Irrtümer nicht nachträglich zu korrigieren, sondern unzensiert stehen zu lassen.

Die Heldenrolle, die BHL sich selbst zuschreibt, wirkt weder peinlich noch deplaziert, weil er sein Schwanken zwischen Euphorie und Depression nicht verschweigt, sondern offen thematisiert: „Ich sitze auf der Treppe mit dröhnendem Kopf und denke daran, dass ich Nicolas Sarkozy anrufen will. Was soll ich ihm sagen, in welchem Ton? Ich habe Glück, die Verbindung steht. „Monsieur le Président. Ich bin in Benghazi!“ Ich presse den Daumen an die Schläfe. „Ich weiß. Wie geht es Dir?“ Sarkozy duzt mich zuerst. „Ich habe Dir etwas Wichtiges zu sagen.“

Die Hasstiraden, die BHL nicht bloß diesseits, sondern auch jenseits des Rheins auslöst, gelten weniger den politischen Anliegen, für die er sich engagiert, als der Art und Weise, wie er sich selbst in Szene setzt und mit der Aura des Philosophen umgibt – ein Begriff, der in Paris nicht so staubtrocken klingt wie in Berlin – man denke nur an Voltaire oder an Sartre, den Lehrmeister von Bernard-Henri Lévy. Die lässige Eleganz, mit der dieser seine Auftritte absolviert, gepaart mit Weltläufigkeit und genügend Geld – nach Libyen flog er im eigenen Jet – ruft üble Nachrede auf den Plan, die nicht frei von antisemitischen Untertönen ist, ganz zu schweigen vom Neid darauf, mit Carla Bruni per Du zu sein.

In Deutschland herrscht Funkstille zwischen Geist und Macht, und es ist schwer vorstellbar, dass Enzensberger oder Herta Müller die Kanzlerin per Handy zum Eingreifen in Syrien aufrufen. Ob das wünschenswert wäre oder nicht, sei dahingestellt.

Hans Christoph Buch / Tagesspiegel


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