« Le danger à présent est le démantèlement du rêve européen », interview de Bernard-Henri Lévy par Stefano Montefiori (Corriere della Sera, le 26 mai 2014)

images« Je m’y attendais, mais je suis quand même sous le choc. La victoire du Front National n’est pas seulement un séisme, c’est une honte. Pour la France, pour les Français, pour nous tous, ce qui se passe ce soir est une honte. Nous sommes la risée de l’Europe ». Le philosophe Bernard-Henri Lévy, qui n’a jamais hésité ces dernières années à dénoncer avec force le danger que représentaient Marine Le Pen et la nouvelle, selon lui trompeuse, orientation du Front National, a du mal à retenir sa colère. A l’Europe, à la crise, et à la renaissance du rêve européen, il a consacré une pièce de théâtre qui va être représentée à Sarajevo en juin prochain, à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale, puis au théâtre de La Fenice, à Venise. « Le premier parti de France est un parti néofasciste », déclare Lévy. « Un parti plein de bandits, un parti qui a pour dirigeants, bien souvent, des analphabètes politiques, des individus qui n’ont pas la moindre idée de ce que signifie un programme politique. Je suis atterré. »

Le travail de dédouanement de Marine Le Pen a fini par porter ses fruits.
« Oui, la classe politique s’est laissée piéger. Elle a trop misé sur la supposée diabolisation du Front National et de ses électeurs. Les politiciens français ont ainsi baissé leur garde. Et ils sont restés totalement passifs, alors que le Front National était en train de tisser sa toile et s’apprêtait à triompher. »

Qui a la plus grande part de responsabilité ? Qui a été le plus faible ?
La droite et la gauche sont tout aussi responsables l’une que l’autre. La gauche, parce qu’elle a instrumentalisé le Front National pour affaiblir la droite. La droite parce qu’elle a renoncé à la barrière imperméable qui la séparait de l’extrême droite. Elles ont accepté toutes deux de jouer sur le terrain du Front National.

De quelle manière ?
Analysons par exemple la campagne qui vient de se terminer. Personne n’a osé parler de l’Europe, personne n’a osé revendiquer un choix européen cohérent et sans ambigüité. A droite comme à gauche, ils étaient bloqués par la peur, par la crainte de fournir de nouvelles armes au Front National. Et c’est justement à cause cette situation qu’ils lui ont donné de nouvelles munitions et que Marine Le Pen a assuré ce soir sa victoire. »

Vous avez toujours écrit dans vos articles que l’orientation apparemment modérée et moderne de Marine Le Pen était une supercherie. Et dans son dernier meeting à Paris, dimanche dernier, Marine Le Pen s’en est prise à vous. Vous sentez-vous seul dans la lutte contre le FN ?
Je fais mon devoir et continuerai à le faire. Si nous sommes peu nombreux, je ne peux que l’accepter. Mais ils seront nombreux à avoir un réveil douloureux. Quant à être attaqué par Marine Le Pen, soyez certain que pour un vrai démocrate, quelqu’un qui aime vraiment la France, c’est un honneur.

Quelles vont être les conséquences concrètes de ce résultat, au delà de sa valeur symbolique ? Aura-t-il une incidence réelle au niveau national et au niveau européen ?
Oui, naturellement. Nous sommes en train de détruire une construction européenne qui s’est réalisée dans la douleur et qui a, malgré tout, connu de vrais succès. Et cette dernière est, ce soir, en train de se déliter. Et puis je crois qu’à partir de ce soir, nous ne respirerons plus en France le même air. Vous allez découvrir qu’il y a parmi eux de véritables voyous. Ils vont faire preuve d’une arrogance, d’une violence verbale que vous ne pouvez même pas imaginer. Dans le discours de Marine Le Pen à la télévision, tout récemment, il y avait un vieux relent putschiste, un vieux relent des ligues fascistes des années trente.

De quelle manière peut réagir la classe politique française?
La question est maintenant, bien sûr, que doit-on faire ? L’urgence n’est plus le front républicain, le pacte entre PS et UMP pour barrer la route au Front National. La priorité est maintenant la restauration républicaine. Il faut restaurer la République française, droite et gauche ensemble.

Le président Hollande est-il directement responsable ?
Ils sont tous directement responsables, tous. Personne ne peut se dire innocent par rapport à ce qui est en train de se passer. Ceci dit, Hollande doit parler. Le contrat républicain, ce soir, est brisé. Et c’est Hollande qui en est le garant.

Pensez-vous qu’Hollande prendra des décisions rapides ?
Je ne vois pas ce qu’il peut faire dans l’urgence, il a déjà changé de premier ministre, il a déjà nommé Manuel Valls et ne peut pas le renommer une seconde fois. Par contre, je le répète, il doit parler. Il doit réaffirmer très rapidement les principes fondateurs de notre République.

La dissolution de l’Assemblée, demandée par Marine Le Pen, est une voie possible selon vous ?
Je pense qu’Hollande ne le fera pas.

Traduction Jacques Barbéri


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