Le sort de l'Europe se joue en Ukraine

BHL - Petro PorochenkoVous êtes venu en Ukraine, à plusieurs reprises, lors da la révolte du Maïdan. Quelle perspective, quel avenir voyez-vous pour notre pays, à court et à long terme ?

Oui, c’est vrai, je suis venu plusieurs fois. Et les gens qui « tenaient » le Maïdan m’ont fait l’immense honneur de me demander, à deux reprises, de parler. Ce fut, pour moi, une grande émotion à chaque fois. Et, à chaque fois, un moment inoubliable. Vous avez « fait l’Histoire », sur le Maïdan. Et cela est, toujours, quoi qu’il se passe par la suite, un moment capital dans l’aventure des grands peuples. Alors, maintenant, comment je vois l’avenir ? Ce que je vais vous dire ne va pas beaucoup vous avancer. Mais l’essentiel, je crois, dépend de vous. Je veux dire que l’essentiel dépend de cette grande alliance du peuple et des élites qui s’est scellée sur le Maïdan et dont Porochenko est un peu le symbole.

Vous connaissez le Président Porochenko. Que diriez-vous de lui ?

Que c’est un des hommes qui m’ont le plus impressionné dans ma vie. Je l’ai découvert sur le Maïdan, donc. Puis à Paris où j’avais pris la responsabilité de le faire venir, en pleine campagne électorale, et alors qu’il n’était que candidat, pour rencontrer, avec Vitali Klitschko, le Président Hollande. Puis, pendant la campagne encore, dans deux des villes de l’Est russophone où je l’ai accompagné et où il tenait meeting. Ce qui m’a impressionné c’est son mélange de détermination et de foi. C’est sa probité. C’est ainsi son courage. Car il en faut, du courage, pour s’opposer comme il le fait à Poutine. L’Europe se couche. L’Europe a peur. Mais lui, Porochenko, fait front. Et cela est admirable.

L’Occident donne souvent l’impression que même si l’UE dit soutenir l’Ukraine, dans les faits, les intérêts économiques sont plus forts, notamment en termes d’importations d’énergie. Est-ce qu’il existe, à votre avis, un remède à ça ? Vous dites bien, dans votre pièce « Hôtel Europe », que l’UE sait protéger le thon rouge, mais pas les humains…

Oui, c’est le constat. Et le remède, je ne le connais pas. Sinon le dire et le répéter. Sinon mettre les peuples d’Europe face à leurs médiocrités et leurs petits calculs. Sinon écrire Hôtel Europe, en effet, qui est un cri de colère contre l’esprit munichois qui fait retour à propos de la pauvre et souffrante Ukraine. Puisque je vous parle de souvenirs inoubliables, je vous en donne un autre. Le jour où je suis venu à Odessa, à l’ombre d’Eisenstein, de Pouchkine et d’Isaac Babel, donner une lecture de cette pièce où l’Ukraine est, comme vous le savez, si présente. C’était en août dernier. A l’opéra d’Odessa. Et c’est un moment de ma vie qui restera, lui aussi, inoubliable.

Le referiez-vous à Kiev ?

J’adorerais. Je crois d’ailleurs savoir qu’i y a un projet en ce sens pour le mois de décembre prochain, au moment du premier anniversaire du Maïdan. Je n’en ai pas eu de notification officielle. Mais sachez que, si la notification vient, si le projet est sérieux, je serai plus qu’heureux de venir offrir ce spectacle, cette parole, à mes frères en Europe de la ville Kiev. Ce spectacle est pour eux. Ce spectacle est à eux. Je l’ai écrit ou, en tout cas, fini pendant la grande révolution du Maïdan et il leur est donc dédié.

Comment vous expliquez l’efficacité de propagande russe durant la guerre contre l’Ukraine auprès des élites occidentales et en particulier celle de la France ?

D’abord parce que les élites ont peur. Toujours peur. Elles ont une peur terrible de la force. Et la force, aujourd’hui, c’est Poutine. C’est un constat terrible. Je suis désolé de vous le dire aussi brutalement. Mais qu’y puis-je ? C’est la stricte vérité… Et puis il y a autre chose. Poutine a un relais en Occident et, en particulier, en France. Un relais privilégié qui est le meilleur propagandiste de ses thèses. Et ce relais c’est l’extrême-droite, toute l’extrême-droite, celle qui va de Marine Le Pen aux divers groupuscules néonazis qui sont, je suis navré, à nouveau, d’avoir à le dire, la honte de mon pays. Or vous connaissiez l’influence de ces gens… Vous connaissez les scores électoraux de Le Pen et sa place dans les sondages… Ceci explique cela. Le fer de lance de la propagande poutiniste en Europe ce sont ces extrémistes. C’est cette extrême-droite antisémite. Et c’est d’ailleurs ce qui rend à la fois immonde, cocasse et comique, le renversement de la preuve par Poutine qui a eu le culot de traiter les révolutionnaires du Maïdan d’antisémites…

Vous avez dit à un de mes collègues que l’Ukraine a été trahie trois fois : par les hommes politiques occidentaux, par les intellectuels et par les l’opinion publique. Est-ce que la situation est réparable ?

Les choses sont toujours réparables. Regardez l’affaire des Mistral. Les contrats sont signés. Les navires sont fabriqués. Les marins russes sont en France prêts à en prendre livraison. Et nous avons pourtant su, à quelques-uns, trouver les mots pour convaincre le Président Hollande de suspendre la livraison. On peut toujours. Quand on veut, on peut. En tout cas il faut essayer. Le sort de l’Europe se joue en Ukraine. Quand les Ukrainiens luttent pour l’Ukraine ils luttent aussi pour l’Europe toute entière. Cela vaut qu’on se batte.

Vous vous êtes exprimé dans une interview en faveur d’un plan Marshall pour l’Ukraine. Est-ce qu’il pourrait se réaliser, un jour ?

Ce n’était pas une interview. C’était un symposium, à Vienne, organisé par un milliardaire ukrainien qui s’appelle Dimitri Firtach, et où j’ai lancé, en effet, cette idée. Il y avait là des hommes d’affaire, des banquiers, des industriels allemands et autrichiens, des financiers de la City de Londres. Alors, je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais, tant qu’à faire, de proposer un plan précis, concret, intelligible par les gens qui l’écoutaient et réalisable par eux. Donc un plan économique. Donc un Plan Marshall.

Vous connaissez en privé François Hollande, est-ce qu’il vous est arrivé d’aborder avec lui ce sujet ?

Oui. Et je compte en parler aussi à Christine Lagarde, présidente du FMI, puisque l’une des idées que j’ai lancées, à Vienne, ce jour-là, est celle d’un grand emprunt d’Etat émis par le Trésor ukrainien sur les marchés européens, avec la triple garantie du FMI, de la FED et de la BCE. C’est une idée concrète. Immédiatement réalisable. Et qui contribuerait grandement au redressement de l’Ukraine que Poutine essaie de mettre à genoux.​

Propos recueillis par Alla Lazareva pour l’hebdomadaire ukrainien Tyshden


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