Lettre à un ami américain sur l’exception culturelle (Le Point, le 27 juin 2013)

BLOC NOTESJ’aime l’Amérique.
Je hais l’antiaméricanisme, cet autre socialisme des imbéciles, contre lequel je me bats depuis trente ans.
Je fais partie de ces nombreux Européens qui savent que, sans culture américaine, il n’y a ni grande littératuredes années 50 (Sartre, lecteur de Dos Passos…), ni cinéma français digne de ce nom (l’axe Truffaut-Hitchcock-Spielberg…), ni, évidemment, art moderne et postmoderne (Pollock et Franz Kline, donc Soulages et Simon Hantaï).
J’ajoute que je fais partie de ceux qui pensent que la meilleure manière pour une culture de se protéger est de rester dynamique, de gagner en vitalité et de dresser des barrières, non contre les autres cultures, mais contre cette sous-culture qui, elle, n’a pas de frontière et qui s’appelle, au choix, vulgarité ou crétinisme.
Je suis, malgré tout, partisan de l’exception culturelle telle que l’ont récemment définie Mme Filippetti et M. Hollande et je veux dire à mes amis américains pourquoi.

1. Parce que la culture vivante est un bien aussi précieux que cette culture morte, legs des âges anciens, dont nul ne conteste que la communauté internationale ait – à travers, notamment, l’Unesco – fait un « patrimoine mondial » qu’elle met un point d’honneur à préserver.

2. Parce qu’elle est un bien aussi rare que cette autre ressource rare que l’on appelle la nature et que les écologistes du monde entier ont le juste souci de sauvegarder – le film «The Artist», les livres d’Habermas ou d’Umberto Eco, la possibilité pour un écrivain ou un cinéaste français de ne pas être contraints d’écrire ou de tourner directement en mauvais anglais, ne méritent-ils pas ne serait-ce qu’un peu de l’énergie que vous mettez à préserver les réserves naturelles de Floride ou les bébés phoques de l’Antarctique ?

3. Parce qu’il est question, avec la culture, non d’un bien en général, mais d’une sorte de bien très spécial qui contribue à la dignité des hommes, à leur singularité éminente, à leur capacité à devenir ou demeurer des sujets de droit et de parole : le Wall Street Journal parle de « particularité française » ; il fait semblant de croire que les Français s’arcbouteraient sur on ne sait quel « village gaulois » ou « petite différence » réactionnaire ; mais non ! ils défendent l’accès, pour le sujet parlant, n’importe quel sujet parlant, à l’Universel, le vrai Universel, pas l’universel facile du devenir- monde de la marchandise et du devenir-marchandise du monde ! ils défendent l’universalité de cette parole individuée, singulière, dont le scrupuleux respect figure dans le credo américain lui-même !

4. Parce que la culture, étant la condition du bien dire, son propre fondement, son socle, est aussi la possibilité de son commerce et de sa circulation : l’exception culturelle, en ce sens, ne va pas contre le libre-échange de la parole, elle le permet ; le fameux premier amendement de votre Constitution qui garantit la liberté d’expression, seule une culture vivante, donc protégée, est en mesure de le faire respecter ; en sorte que cette protection n’a rien à voir avec un protectionnisme et tout à voir, au contraire, avec un devoir démocratique bien compris – et compris, en particulier, au sens que vous, Américains, donnez au mot.

5. Parce que votre cinéma a tout à craindre, au passage, de la disparition de ce qui reste du cinéma européen : la vitalité de votre industrie des images n’a-t-elle pas été alimentée par la créativité d’un Rossellini, d’un Fellini, d’un Visconti ? la génération des Coppola, des Scorsese, des Lucas n’est-elle pas sortie de Cinecittà au moins autant que de Hollywood ? et la disparition de ce cinéma italien n’a-t-elle pas été une perte sèche, parfois une catastrophe, et une catastrophe qui se reproduirait si le cinéma français venait à s’éteindre à son tour, pour le cinéma américain et, donc, pour les Etats-Unis ?

6. Parce que votre culture, elle aussi, est menacée par le triomphe du Web ; parce qu’elle ne survivra pas, elle non plus, sans la création de fonds de soutien à ses éditeurs et ses studios ; parce que le recours au mécénat qui a fait la vitalité de votre système n’est plus adapté à la configuration nouvelle qu’induisent Internet et son industrie de la reproduction ; et parce que les dispositifs de défense de la culture imaginés par la France sont, pour vous aussi, quoique sous d’autres formes, une solution à la désertification de l’esprit qui menace.

Vous avez fini par réguler, après la crise de 2008, le fonctionnement des marchés financiers.

Eh bien, l’effondrement de l’industrie culturelle est, désormais, à l’ordre du jour ; et si rien n’est fait contre la dérégulation massive qu’induisent les nouvelles techniques de diffusion sur Internet, nous aurons droit, à court ou moyen terme, à une crise comparable, sur le plan culturel, à celle de 2008 sur le plan financier.

De deux choses l’une, amis américains.

Ou bien vous persévérez dans l’anarcho-capitalisme dont on sait qu’il nous a tous fait, en 2008, frôler l’abîme.

Ou bien vous admettez que notre combat est votre combat et qu’en plaidant pour l’exception culturelle la France ne plaide pas pour la France mais pour le monde.

Bernard-Henri Lévy


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