Libye : Bernard-Henri Lévy écarte l’accusation d’avoir conduit la France au conflit (Kim Willsher, The Observer, 27 mars 2011)

278525-152965-jpg_166177_190x238Les critiques ? Bernard-Henri Lévy agite les mains comme pour éloigner un insecte irritant tournant autour de lui au café de Flore. « Je dis à ceux qui me critiquent : vous avez raison, mais dans ce cas, faites votre travail et je ferai le mien », affirme-t-il. « Tout ce qu’ils ont à faire est leur travail, je n’ai pas à le faire. »
Imperturbable dans sa chemise Charvet si reconnaissable, à moitié déboutonnée pour révéler son torse bronzé, le philosophe français de 62 ans a l’habitude d’être sur la ligne de front – qui est parfois, de la Bosnie dans les années 1990 au Burundi en 2000, bien réelle et dangereuse.
Mais la semaine dernière, la critique fut politique : l’intellectuel itinérant autoproclamé était attaqué pour avoir, d’après certaines informations, persuadé le président français Nicolas Sarkozy de rencontrer et de reconnaître les rebelles libyens. Surnommé le « nouveau ministre des Affaires étrangères », il était prétendument à l’origine du « blitzkrieg diplomatique » sarkozyste visant à obtenir l’assentiment international à une opération militaire contre Mouammar Kadhafi. En résumé, BHL (comme on l’appelle) est accusé de s’immiscer dans les affaires d’État.
Tout cela laisse ce séduisant dandy presque complètement de marbre. « Honnêtement, ça m’indiffère », dit-il en buvant du thé de Ceylan dans son lieu de prédilection, rive gauche. « Ce qui s’est passé est tellement plus important que ces critiques dérisoires. Ce qui est important dans cette affaire, c’est que le devoir d’ingérence* [ndlr : en français dans le texte] a été reconnu. Pour la première fois, ce concept a été soutenu par la Ligue arabe, par l’Union africaine et par le Conseil de sécurité de l’ONU. C’est énorme. »
Il ajoute : « Et ce qui est encore plus important, c’est qu’on a évité un bain de sang à Benghazi. Comparées à cela, les critiques de Bernard-Henri Lévy n’ont aucune importance, pour être franc. »
Selon une version des événements racontée par Le Point, qu’il ne conteste pas, l’aventure libyenne de Lévy commence avant qu’il ne parte pour le pays. Il appela Sarkozy et lui demanda s’il était intéressé par une prise de contact avec les rebelles. La réponse fut affirmative.
Il participa à un conseil de la rébellion à Benghazi et demanda à s’exprimer. « J’ai expliqué que le monde les regardait, et que leur combat était notre combat. C’était un conseil très dramatique, très tragique ; c’était comme Sarajevo au pire moment », déclare-t-il à The Observer.
« Je leur ai dit “je peux être en contact avec Nicolas Sarkozy ; nous sommes des adversaires politiques, mais je peux essayer de le persuader de vous rencontrer. Accepteriez-vous de venir à Paris et de rencontrer le président français ?” »
Les dirigeants acceptèrent mais, à la suite du discours de Lévy, commencèrent à formuler des demandes de reconnaissance officielle. S’ensuivirent d’autres coups de téléphone à Sarkozy. Les demandes furent satisfaites et le président français se lança dans la course à l’accord des Européens et de l’ONU pour une action militaire contre Kadhafi.
L’implication de Lévy rendit furieux le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, qui n’était pas complètement au courant de ce qui se passait. Une fois de plus, Lévy hausse les épaules. L’animosité entre les deux hommes est ancienne. « Nicolas Sarkozy m’a appelé quand il a eu le résultat du vote à l’ONU. Il était 23h30. Il m’a dit “on a gagné” ».
« Je lui ai dit deux choses : je n’ai pas voté pour vous, et je ne voterai toujours pas pour vous, mais grâce à vous, je suis fier de mon pays. »
Il pense que les motivations de Sarkozy étaient politiques et personnelles. « Bien sûr, c’était un mélange des deux : sauver la Libye et aider Sarkozy. Mais je pense au plus profond de moi-même qu’il était sincère. Je le connais depuis suffisamment longtemps pour le savoir ; quels que soient les enjeux politiques derrière cette décision, il était vraiment inquiet. »
Et ses propres motivations ? « Je ne fais que mon travail. Je pense que dans une démocratie normale, civilisée, adulte, un intellectuel doit pouvoir parler à un dirigeant politique, même s’il n’est pas de la même famille politique. »
Quand on lui demande pourquoi la Libye, il répond : « C’était un accident de l’histoire. Je me trouvais en Égypte quand Kadhafi a envoyé ses avions tirer sur les manifestations pacifiques à Tripoli. Cela me parut tellement énorme, sans précédent, et je sentis les démocrates égyptiens autour de moi tellement horrifiés, que je décidais instinctivement de me rendre en Libye sur le champ.
C’est seulement ensuite que vint le raisonnement : si on laisse ce boucher massacrer son propre peuple, les conséquences seront terribles non seulement pour la Libye, mais pour la région en général. Un Kadhafi impuni aurait sonné le glas du printemps arabe, la fin de ce mouvement démocratique et de l’immense espoir soulevé. »


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