"Libye : une guerre juste". Une interview de Bernard-Henri Lévy dans la Dépêche du Midi (21/03/2011)

logo la depeche du midi 1Bernard-Henry Lévy : « C’est une guerre juste »…

Comment appréciez-vous la décision d’intervenir ?

Comme un acte juste. Très profondément juste. Je sais que ça fait bizarre de parler de « guerre juste ». Mais une guerre qu’on fait pour protéger des civils, pour empêcher qu’on ne massacre des hommes et des femmes désarmés, une guerre dont la fonction est, pour inverser la formule de Mitterrand au moment de Sarajevo, de retrancher de la guerre à la guerre, est, qu’on le veuille ou non, une guerre juste. C’est ce qu’a compris le Président français. Et qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Je ne suis, je vous le répète, pas de son bord. Mais il a été, sur ce coup, à la fois lucide et courageux.

Ce n’était pas trop tard ?

C’était la toute dernière limite. La nuit précédant l’intervention, je l’ai passée au téléphone avec mes amis de Benghazi. Et ils étaient partagés entre, d’un côté, le soulagement, la joie, la reconnaissance à l’endroit de la France et, de l’autre, la peur panique de voir les chars de Kadhafi, qui étaient déjà dans les faubourgs de la ville, pousser jusqu’au centre, se ruer sur la Corniche où était installé le gouvernement provisoire des insurgés et devenir, alors, impossibles à déloger. Une amie, notamment, mère d’une des victimes des massacres des derniers jours, ne cessait de me dire, au bout du fil : « Pourvu que nous tenions jusqu’à l’arrivée de vos avions ! Pourvu que nous tenions ! »

Que penser des déclarations belliqueuses de Kadhafi ?

Elles ne sont pas seulement belliqueuses, elles sont monstrueuses. Car avez-vous bien écouté ce qu’il a dit ? Sa menace était : « si vous tapez mes soldats, je tape vos civils ; si vous détruisez mes avions de guerre, je me venge sur vos vols commerciaux ». Son fils vient de faire machine arrière car il sait bien que ce genre de propos pèsera lourd dans le dossier qui les conduira tous devant la Cour pénale internationale de la Haye. Mais ce qui est dit est dit. C’est le syndrome de Lockerbie, mais porté à la puissance dix. Le type est indécrottable. C’est un véritable maniaque de la terreur. Et aurait-on gardé un dernier doute, non pas sur la légitimité de l’intervention, mais sur la question de savoir s’il avait, ou non, changé, qu’il aurait lui-même levé le doute. Terroriste il a été. Terroriste il demeure. Et tout ce qu’on racontait, depuis des années, sur sa prétendue « rédemption » ou sur sa « métamorphose » était parfaitement bidon.

Et que dîtes-vous de la Ligue Arabe qui semble, aujourd’hui, moins sûre de son soutien ?

Amr Moussa était à l’Élysée hier. Il a été le premier à appeler à une intervention pour protéger les civils visés par Kadhafi. Quant à Jacob Zuma qui semble, lui aussi, avoir des états d’âme, je crois savoir que son rôle a été déterminant quand il a fallu, au Conseil de sécurité, réunir une majorité en faveur de la Résolution initiée par le Liban et poussée par la France. Alors, de deux choses l’une. Ou bien ces propos d’aujourd’hui sont juste des avertissements destinés à s’assurer qu’on n’outrepassera pas les termes et l’esprit du mandat onusien, et alors tout va bien. Ou bien c’est le retour de la vieille rengaine sur le méchant Occident dont les motivations, quand il vole au secours d’un peuple victime, ne peuvent être que bassement colonialistes, et alors ce serait navrant. Mais je ne veux pas, je ne peux pas, y croire. Il y aura, dès demain, une ou peut-être deux aviations arabes qui viendront en renfort des aviations déjà engagées dans le ciel libyen. Et c’est ça qui compte.

Faudra-t-il, dans l’avenir, intervenir pour accompagner d’autres avancées du printemps arabe ?

Pour l’instant, pensons à la Libye. D’abord parce que ce régime de Kadhafi était particulièrement atroce. Et puis ensuite parce que si Kadhafi l’avait emporté – ou si, ce qu’à Dieu ne plaise, il l’emportait encore – c’est ce printemps arabe tout entier qui aurait subi une glaciation totale et définitive. C’était, d’ailleurs, le raisonnement d’une partie de l’administration américaine. C’est ce que se disait, mais à l’envers, tout un pan de l’appareil d’État US. Le raisonnement était : « il faut préserver l’Arabie Saoudite ; il faut, au nom de la realpolitique, éviter absolument que le vent démocratique aille souffler jusqu’à Ryad et ses puits de pétrole ; et, pour ça, il faut un coup d’arrêt, un verrou et ce verrou s’appelle la Libye ».

C’est Hillary Clinton qui, depuis Paris, le lundi du sommet du G8, s’est inscrite en faux contre ce raisonnement et a permis l’arbitrage final d’Obama en faveur de l’intervention. Pour l’instant, nous en sommes là. Il faut s’en tenir là. Il y a une urgence, sauver la Libye.

Recueilli par Jean-Jacques Rouch


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