Une interview de Bernard-Henri Lévy à propos de Louis Althusser, dont il fut l’élève à la fin des années 1960. (Le Magazine Littéraire, le 29 janvier 2015)

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À l’occasion du cinquantenaire de la publication des livres les plus importants d’Althusser, le recueil Pour Marx et le collectif Lire Le Capital, le Magazine Littéraire consacre un numéro spécial au philosophe qui électrisa la pensée politique des années 1960 et auquel participent quatre de ses fameux anciens élèves dont Bernard-Henri Lévy.

« Son influence fut colossale »

D’Althusser, dans La Barbarie à visage humain, vous écrivez que vous avez «bien failli tout lui devoir». Quel souvenir gardez-vous de ce maître à penser, Caïman en philosophie pour plusieurs générations d’intellectuels ?

BERNARD-HENRI LÉVY. Le souvenir d’une maîtrise immense et minimale. Décisive et maigre – je veux dire gagée sur une pensée exsangue, faite de livres très peu nombreux et, de surcroît, laconiques. C’est très étrange, quand on y pense, que cet homme ait eu une telle influence alors que ses livres furent si rares, si minces, constitués d’articles eux-mêmes brefs et hâtifs. Et pourtant, oui, l’influence fut colossale. La plupart de ceux qui comptent, dans ma génération en tout cas, sont passés par là, par Althusser.
J’ai connu, personnellement, l’auteur. Mais aussi le maître qui, en quelques rares tête-à-tête, m’a appris l’art rhétorique de l’exposé philosophique. Et puis l’homme avec qui j’ai passé des bouts d’été – l’été 1972 en particulier, à mon retour du Bangladesh, entre Carros et Gordes. J’y suis récemment retourné. Je suis retourné à Gordes. Sa maison est toujours là. Mais zéro plaque. Zéro mémorial. Et personne, vraiment personne, pour se souvenir qu’a vécu là le maître immense.

A la question « Comment je philosophe ? », dans De la guerre en philosophie, vous répondez «En restant fidèle, déjà, à la leçon d’Althusser». Quelle est cette leçon, cette part d’héritage ?

BERNARD-HENRI LÉVY. Dans le livre que vous citez, je parle de trois choses. L’antihistoricisme, c’est-à-dire une conception non hégélienne, non téléologique de l’Histoire – une conception qui fait place à la contingence ou, au contraire, à ce qu’un lacanien nommerait l’Acte : pas la «décision» (Schmitt), mais «l’acte» (Lacan). L’anti-naturalisme c’est-à-dire le refus du primat accordé, dans toute l’histoire de la philosophie, à la nature, au naturel, à l’authenticité, etc. – Althusser préférait le concept de chien au chien animal aboyant, et le concept en général à ce retour aux choses même en vogue chez les phénoménologues de son époque et, plus encore, de l’époque précédente.
Et puis enfin l’anti-organicisme, la méfiance à l’endroit de toutes les philosophies de la société basées sur l’idée de «vie» ou de «corps» ou d’«organes» plus ou moins bien assemblés – cette méfiance était gagée sur sa lecture « scientifique » du marxisme, sur son idée qu’une société était toujours réductible à ce chiffre, cette formule ou ces lois livrés par la science marxiste – mais j’y suis, même sans marxisme, même sans scientisme, même alors que j’ai aussi donné congé à tous les scientismes, resté mystérieusement fidèle.

En préface aux Lettres à Hélène, sa femme, vous évoquez le corps, la maladie, l’effondrement d’Althusser: «Non pas le Professeur avec une vie entrecoupée par la folie mais l’ordinaire d’une Folie entrecoupée par des moments de santé». Comment faire œuvre, comment philosopher quand on a, sous le crâne, cette tempête, ce vacarme ?

BERNARD-HENRI LÉVY. Je pense aujourd’hui que les deux étaient liés. Althusser a fait œuvre non pas malgré mais avec la folie. Cette folie ne fut pas un obstacle, mais un carburant de l’œuvre. C’est difficile à admettre quand on sait à quel point cette oeuvre s’est fait étendard, encore une fois, de sa scientificité, de sa rigueur, de son refus de l’émotion et de sa défiance à l’endroit du sensible. Mais justement. D’autant plus. Le théoricisme althussérien fut un effet de cette folie qui le dévorait et qui plane tel un astre noir au-dessus de ses livres.

Écrivain et philosophe, Bernard-Henri Lévy est élève d’Althusser en 1968. Il vient de publier Les Aventures de la vérité. Peinture et philosophie: un récit (éd. Grasset) et Hôtel Europe (éd. Grasset).

Propos recueillis par Aliocha Wald Lasowski

Photo : Bernard-Henri Lévy ©J-F Paga/Grasset

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