BHL : « Ce film est une œuvre de transmission » (Le Figaro)

Image du film « Une Autre Idée Du Monde » de BHL. @Madison Films

ENTRETIEN – Le nouveau film du philosophe cinéaste intitulé Une autre idée du monde, diffusé ce mardi soir sur Canal+ à 21h05, est le résultat poignant d’une année 2020 passée par BHL à parcourir la planète – Syrie, Ukraine, Irak, Libye, Nigeria, Somalie, Afghanistan… – pour témoigner de ceux qui combattent pour la liberté.

Après la parution début mai de son livre Sur la route des hommes sans nom (Grasset), Bernard-Henri Lévy revient avec un film choc tiré lui aussi de son année passée dans les régions les plus exposées du globe. Diffusé ce soir en première exclusivité sur Canal+, Une autre idée du monde sortira en salle en novembre.

LE FIGARO. – Qu’est-ce que votre film apporte de différent par rapport à votre livre, puisque les deux se fondent sur les mêmes reportages?

Bernard-Henri LÉVY. – Dans le livre, j’explique les raisons de mon engagement, le sens de ma vie, mon credo ; et ça, rien ne le fait mieux que la littérature. En revanche, pour montrer l’héroïsme des combattantes kurdes qui rêvent, comme toutes les femmes du monde, de mener une vie normale, d’avoir un amoureux, de fonder une famille, mais qui font face à Erdogan ou Daech et sont, pour cela, les sentinelles du monde libre, rien ne vaut un film. Même chose pour les images que nous rapportons de Kaboul. Ou de la ligne de front en Somalie.

Le film s’ouvre sur des images insoutenables du massacre des chrétiens du Nigeria. Pourquoi ce choix?

Parce que personne n’en parle. Et que, pour que le message passe, pour qu’on soit conscient qu’un nouveau Rwanda est peut-être en préparation et qu’il est en notre pouvoir de l’éviter, il faut montrer la vérité. Vous savez, je suis entré en philosophie, il y a maintenant longtemps, avec cette recommandation de Soljenitsyne: c’est un devoir moral de «regarder l’horreur en face». Je n’ai pas changé d’avis. Qu’il s’agisse d’un crime antisémite, du martyre d’une journaliste afghane ou, au Nigeria, d’un massacre de Chrétiens.

Qu’est-ce qui plaide, malgré tout, pour l’espoir dans le monde d’aujourd’hui?

Le fait que des gens se battent, qu’ils résistent. Ce film, je le dédie aux peshmergas des montagnes kurdes. À ces Chrétiens du Nigeria que j’ai filmés défiant Boko Haram et ses séides avec des frondes, des couteaux, des bâtons. Aux enfants des camps de réfugiés de Lesbos qui ne se résignent pas à être en trop sur cette terre. Aux citoyens d’Israël qui font face au Hamas et au Hezbollah. Ces femmes et hommes sont les héros du film. Qu’ils existent, voilà qui aide à ne pas désespérer.

L’émotion du souvenir est aussi présente, notamment avec des images de votre rencontre avec le commandant Massoud…

Oui. Avec ce télescopage des images que seul, encore une fois, permet le cinéma. Massoud l’ancien, en 1982, dans son maquis. Puis le même, en 1998, quand je l’invite à venir à Paris rencontrer le président Chirac. Puis, aujourd’hui, Massoud le jeune, son fils, racontant, sur les lieux mêmes de son assassinat, les derniers instants de son père. Là aussi, avec mon réalisateur, Marc Roussel, on oscille. L’accablement quand on constate que l’islamisme radical est toujours là et que, du fait du honteux retrait occidental, il est en train de revenir en force. Et puis l’espoir quand nous filmons ce jeune Lion du Panchir adepte d’un islam des Lumières résistant pied à pied à l’islam obscurantiste et assassin.

Vous dites que c’est un fascisme…

Il y a trente ans, dans La Pureté dangereuse, j’établissais le lien: le communisme, le nazisme et, maintenant, le «fascislamisme», qui est la troisième étape du totalitarisme. Dans ce film, je montre que la bataille du siècle est bien là.

Vous êtes-vous déjà posé la question de vous engager en prenant les armes?

Je suis le fils d’un homme qui a rejoint, à la fin de la guerre d’Espagne, les brigades internationales. Et mon premier engagement, c’était, il y a cinquante ans, en réponse à André Malraux appelant à des brigades internationales pour le Bangladesh. Le film raconte tout cela. Mais en montrant qu’un stylo ou une caméra peuvent être aussi des armes.

Les risques physiques, vous les prenez, par exemple, quand on vous voit sur le front en Ukraine.

Je ne fais pas les choses à moitié. Il y a une scène où un commandant ukrainien dit que nous ne pouvons être que trois à monter en première ligne, dans la zone la plus exposée. Je tiens, bien sûr, à être l’un des trois.

Et puis, il y a cette embuscade dans laquelle vous tombez en Libye.

Oui. Aventure peu ordinaire. La chance est que Roussel et notre caméraman, Olivier Jacquin, aient continué de filmer malgré les tirs. Et Gilles Hertzog et moi, nous filmions au téléphone portable.

Le fait que vous-même ne preniez pas les armes, ce n’est pas une attitude pacifiste?

Non! Car il y a des guerres justes, des guerres qu’il faut livrer. Et ces guerres, si moches soient-elles, il faut des gens pour en témoigner.

Pourquoi n’avez-vous pas évoqué dans le film les mercenaires d’Erdogan en Arménie, en Artsakh?

Quand les combats ont commencé, le film était quasi terminé. Mais ça ne m’a pas empêché de multiplier les interventions contre l’infamie de cette agression décidée par l’Azerbaïdjan et la Turquie.

Vous revendiquez le fait d’avoir bravé les interdits en voyageant en pleine pandémie, n’est-ce pas?

J’ai refusé l’absurde sommation qui nous était faite de «rester chez soi» pour être «solidaire d’autrui». Mon confinement, je l’ai donc passé, très logiquement, sur les routes du monde.

Vous montrez Paris désert pendant le confinement, et aussi Mogadiscio, ville fantôme détruite par la guerre…

En effet. Car ce film a la forme d’un journal. Et le fait est que je suis passé, sans transition, d’une ville transformée en désert par les attaques quotidiennes d’al-Qaida à une autre, Paris, vidée de ses habitants du fait de notre peur. La juxtaposition est terrible. Elle en dit long sur le vent de folie hygiéniste qui a soufflé sur l’Occident…

Avec ce film, est-ce que vous vous adressez aux jeunes en particulier?

Il y a une scène. Nous sommes encore en tournage. Retour d’Afghanistan et en partance pour le Kurdistan d’Irak. Et je projette, dans une classe d’un lycée parisien, mes premiers rushes. C’est l’occasion de parler du martyre des Ouïgours. Des camps de réfugiés rohingyas au Bangladesh. Ou de la singulière aventure d’un intellectuel français qui a choisi d’aller s’enterrer, des jours et des nuits durant, dans des tranchées ukrainiennes où les valeurs de l’Europe se défendent, face à Poutine, les armes à la main. Ce film est une œuvre de transmission.

https://www.lefigaro.fr/cinema/bernard-henri-levy-mon-confinement-je-l-ai-passe-sur-les-routes-du-monde-20210622


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