Mort d’un grand éditeur : l’adieu du milieu littéraire à Jean-Claude Fasquelle (L’Express)

En 1988, Jean-Claude Fasquelle, à gauche, directeur général des éditions Fasquelle puis des éditions Grasset et Fasquelle ; Bernard-Henry Lévy et l’éditeur Yves Berger, directeur littéraire des Editions B. Grasset (1960-2003). (©cc Bibliothèque municipale de Lyon)

Quand Bernard-Henri Lévy, Pascal Bruckner et Olivier Nora prennent la parole pour célébrer l’ancien patron des éditions Grasset.

Il faisait froid et gris en ce matin du 18 mars à Saint-Germain-des-Prés. La chaleur, il fallait aller la chercher en son église, où quelque 200 personnes (selon la jauge édictée par la crise sanitaire) rendaient un dernier adieu à celui qui fut longtemps le roi de Grasset, la célèbre maison d’édition de la rue des Saints-Pères, à quelques encablures de là : Jean-Claude Fasquelle, mort à l’âge de 90 ans, samedi 13 mars. Petit-fils du fondateur des éditions Fasquelle, qu’il dirigea en 1954, Jean-Claude fut directeur général des éditions Grasset-Fasquelle après la fusion des deux maisons en 1959, avant d’en devenir PDG en 1981 jusqu’en 2000. C’est dire combien il marqua de son empreinte le monde de l’édition de la seconde partie du XXe siècle. Il y avait là les petits-enfants de Jean-Claude, soit les enfants d’Ariane, décédée en avril 2016 et célébrée alors en cette même église, et moult éditeurs et auteurs, bien sûr. Trois d’entre eux ont pris la parole, brossant avec panache le portrait de celui qui fut leur patron ou leur mentor : les philosophes Bernard-Henri Levy et Pascal Bruckner, et l’actuel PDG de Grasset, Olivier Nora _ les deux premiers, rivalisant de virtuosité, se payant le luxe de parler longuement, sans notes et sans accrocs.  

« Il est devenu un moine éditeur » 

Eu égard à son long compagnonnage (plus de cinquante ans) avec le sphynx de l’édition, BHL, membre du comité de lecture de la maison, fut le premier derrière le micro. Après avoir rappelé que Jean-Claude avait, un temps, hésité entre plusieurs métiers, plusieurs vies, celui-ci avait un jour décidé d’entrer dans l’édition car « rien, disait-il, n’était plus grand en ce monde qu’un grand éditeur ». « Il est devenu une sorte de moine éditeur, comme on dit un moine soldat, poursuivit BHL, et non content d’accueillir chez Grasset quelques-uns des plus grands, il a fait avec Nickie, sa femme, de sa propre demeure parisienne et de son domaine espagnol de Cadaquès des maisons magnifiques, qui sont devenues un peu des annexes de Grasset, et où, à toute heure de la journée et tous les jours de l’année, on pouvait venir chercher et trouver un conseil, un réconfort. » Et d’égrainer quelques souvenirs, témoins de la grande époque GalliGraSeuil, comme ceux de la saison des prix : « Une bagarre qu’il livrait chaque année avec la même intensité, le même panache. Il a fait de Grasset, non pas comme je l’ai parfois lu, un gang ou une mafia, mais une petite compagnie de mousquetaires qui bataillaient et livraient la seule guerre qui valait à ses yeux : la lutte pour la survie des écrivains. Jean-Claude est devenu alors un stratège immobile, un enragé de sang-froid, et le très grand éditeur de sa génération. »  

Jean-Claude Fasquelle, le sphynx de l''édition, mort à l'âge de 90 ans.
Jean-Claude Fasquelle, le sphynx de l »édition, mort à l’âge de 90 ans.DR

Les célèbres silences de Jean-Claude Fasquelle

De Nickie, sa femme adorée, morte du Covid en avril 2020, il en sera beaucoup question, comme des célèbres silences de Jean-Claude Fasquelle. « Il a cessé de parler pour que parlent les écrivains, commente BHL. Quand nous lui remettions nos manuscrits, il avait l’air de s’assoupir un peu, mais il en restituait la moindre nuance. Il avait la longue mémoire des éditeurs et des écrivains. Comme ce jour en comité de lecture, lorsque l’un d’entre nous eut l’idée de rééditer de vieux livres de Maurice Barrès. Le débat s’était échauffé. Se souvenant qu’un siècle plus tôt, son grand-père, Eugène Fasquelle, avait choisi le camp d’Émile Zola contre celui de Barrès, Jean-Claude, soudain, avait tranché: « Barrès a quitté la maison par la grande porte, il ne va pas y entrer par la fenêtre. » Et Bernard-Henri Lévy de conclure : « Nous sommes encore ici quelques-uns à presque tout lui devoir. » 

« Il avait le génie de faire cohabiter sous la coupole de Grasset des gens a priori incompatibles »

Pascal Bruckner, lui, est arrivé plus tardivement dans la galaxie Grasset. Il en est encore étonné : « Entrer chez Grasset n’est pas simplement signer au bas d’un contrat, c’est entrer dans une famille. J’étais très surpris, moi qui venais du Seuil, d’avoir été convié à dîner chez eux, d’avoir fait le pèlerinage à Cadaquès. Jean-Claude avait cette qualité, qui est le propre des grands éditeurs, d’aimer des auteurs qui ne s’aimaient pas, Il avait le génie de faire cohabiter sous la coupole de Grasset des gens qui semblaient a priori incompatibles, de gauche et d’extrême gauche, de droite et d’extrême droite, des féministes, des hostiles aux féministes, Lucien Bodard, Gabriel Garcia Marquez, ou Brigitte Bardot, qu’il imposa contre l’avis de la maison et qui fut un grand succès. Il avait aussi cette attitude, unique, de ne jamais abandonner ses auteurs. Il entretenait de vieux écrivains. » Ainsi de Jacques Laurent, auquel la maison versait une petite pension lui permettant de ne pas tomber dans la misère. 

Et puis il y a les « jeunes » auteurs publiés par un éditeur ayant, souligne Bruckner, la passion de la découverte. « Il a fait venir des gens alors peu connus, Michel Onfray, Yann Moix, Virginie Despentes, Gaspard Koenig, avec lesquels il avait des rapports, non pas paternalistes, mais de réciprocité. » A propos de ses silences « féconds, l’auteur du Paradoxe amoureux rappelle cette anecdote : « C’était dans les années 1990. Patrick Rambaud demande à Jean-Claude ce qu’ll devait écrire. Après un long silence de plusieurs minutes, celui-ci lui lâcha: « Essline », du nom de cette bataille de Napoléon où le nombre des morts a excédé les gains de la victoire. Patrick Rambaud s’est emparé de ce sujet et a obtenu, un an plus tard, le prix Goncourt pour La Bataille. » 

Le prince-sans-rire

Le « benjamin » du trio, Olivier Nora, qui prit la succession de Jean-Claude Fasquelle en 2000, vint conclure cette série d’hommages en annonçant notamment qu’il allait publier un recueil de textes à sa mémoire (écrits par 20 auteurs de la maison) sous la couverture jaune de Grasset. En quelques lignes, il brossa aussi le portrait de cet éditeur complexe, désarçonnant : « Il était à la fois timide et intimidant, rassurant par sa présence et imprévisible, cadenassé et libre, hédoniste et bûcheur, aristocrate, stratège… Prince sans rire sous des apparences austères, il était d’une irrésistible drôlerie, et dès lors que l’on avait son amitié, c’était pour la vie. » Il fallait finir sur un clin d’oeil, Olivier Nora l’a fait, en confiant ce « plan » concocté par un Fasquelle plus stratège que jamais : « Il m’a dit : « Je suis fou de mon arrière-petit-fils, Léon, présente-le à ton dernier fils qui doit avoir à peu près son âge, qu’ils deviennent copains et fais en sorte qu’ils dirigent la maison Grasset dans trente ans. »

Marianne Payot, 21 mars 2021.

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