Quand Bernard-Henri Lévy ressuscite, à travers son action en Libye, la figure rétro de l’écrivain dans l’action. (Les Inrocks, article de Nelly Kaprièlian, le 21 novembre 2011)

LES INROCKS BHLJean-Paul Sartre juché sur un tonneau à Boulogne-Billancourt, haranguant les ouvriers de l’usine Renault en 1970 ; la grandiloquence des discours d’André Malraux et son combat pendant la guerre civile espagnole aux côtés des Républicains. Deux figures fortes de l’intellectuel engagé, devenues aussi mythiques que légèrement désuètes.

C’est cette figure vintage de l’intellectuel qui s’engage aussi bien par l’écrit que physiquement que réactive aujourd’hui Bernard-Henri Lévy avec son action en Libye et le livre qu’il en a tiré, La Guerre sans l’aimer (formule empruntée, ce n’est pas un hasard, à Malraux).

Quoi que l’on pense de son intervention – soutenir une guerre contre Kadhafi pour l’empêcher de massacrer son peuple à la façon d’un Bachar Al-Assad actuellement en Syrie , elle pose la question de la place de l’intellectuel dans la cité, ressuscite une figure de l’homme de lettres en animal politique, ou plutôt en acteur, en actif politique davantage qu’en seul témoin (ou spectateur, ou analyste) engagé, à une époque où les intellectuels semblent avoir déserté le terrain de l’action pour réserver leur engagement sociétal à des textes, des tribunes dans la presse, des pétitions – ou se constituer en collectifs et en revues, dont Vacarme, Multitudes ou le collectif d’anonymes autour de Tiqqun.

Au nom de la liberté, nombre d’intellectuels se sont fourvoyés

Certes, BHL jouit, comme Sartre, même si pas toujours pour les mêmes raisons, d’un statut de “people”, dont la notoriété prête alors à sa parole plus de résonance et plus de chances de se faire entendre par le pouvoir en place. Si les intellectuels ont déserté ce type d’action aujourd’hui, c’est peut-être à cause de cette association au pouvoir politique qu’elle suppose forcément, BHL n’évitant heureusement rien de la question dans son livre, et les intellectuels qui interviennent dans ce dossier s’y montrant hostiles. Ou est-ce par crainte de se tromper, à l’instar d’un Sartre souvent stigmatisé, voire désavoué pour ses erreurs politiques – tel son soutien à l’URSS ou à l’ayatollah Khomeiny contre le shah d’Iran, avec Simone de Beauvoir à ses côtés. Sans compter les maoïstes de naguère devenus les faire-valoir de Nicolas Sarkozy, comme André Glucksmann.

C’est, étrangement, au nom de la liberté que nombre se fourvoieront, et c’est ce qui peut être reproché à BHL quand le Conseil national de transition (CNT), après la mort de Kadhafi, parle de charia : aurait-on combattu un mal pour en installer un autre ? Mais chaque engagement des intellectuels se fait d’abord au nom de l’éthique : de ce qui leur semble juste, qu’il s’agisse de la justice ou de la vérité.

Pas un hasard si l’aventure des intellectuels engagés, ce fait si typiquement français, commence avec l’affaire Dreyfus et le “J’accuse” d’Emile Zola qui ralliera intellectuels et écrivains. Suivront André Gide et son retournement contre le communisme, Simone de Beauvoir de tous les combats de la gauche avec Sartre et menant un combat féministe, et tant d’autres, dont évidemment Albert Camus, pour ses positions sur la guerre d’Algérie mais surtout pour son activité en tant que résistant, tout comme André Malraux et dans une plus humble mesure, Jean-Paul Sartre.

Car si ces figures intellectuelles de l’engagement émergent en majorité au XXe siècle, c’est qu’elles se forment au contact des pires idéologies totalitaires : le fascisme et le communisme. Et d’une tragédie : la Seconde Guerre mondiale. Peut-être est-ce à cause de ce que l’on désigne comme la fin de l’histoire (et celle des idéologies) que l’intellectuel a cessé de s’engager de cette façon et qu’on en est arrivé à un Régis Debray mangeant une pizza en Bosnie et à un Baudrillard en critique postmoderne du 11 Septembre…

Agir directement sur le monde ou seulement via la pensée ?

Les images médiatiques tendant, contrairement à l’écrit, à une certaine déréalisation de l’événement et à une mise en échec de la réflexion de par leur rapidité de diffusion, certains intellectuels auraient-ils jugé bon de se méfier de ces mêmes médias et des intellectuels qui y passent, pour privilégier le seul terrain textuel ? Ou irait-on, à la suite de l’intervention d’un BHL, vers des temps où, puisque déçus de la stagnation d’Etats de plus en plus gestionnaires de leurs intérêts mondialisés, de moins en moins garants de la sécurité sociale des citoyens, seules des initiatives privées pourront s’ériger contre l’injustice ? Une question infinie qui ne cesse d’interroger l’enjeu intellectuel : agir directement sur le monde ou l’atteindre en agissant seulement sur et via la pensée ?

Face à un avenir de plus en plus incertain, une fragilisation du politique et une désillusion face au pouvoir, il se peut que nous entrions dans une ère où les citoyens, indignés, auront comme ultime alternative celle de se rassembler autour d’idées, d’agir ensemble. C’est pourquoi les intellectuels nous sont plus nécessaires que jamais. Et c’est pourquoi nous leur avons demandé d’interroger avec nous leur position face à l’engagement : est-ce toujours le rôle de l’intellectuel de s’engager et, si oui, comment ?


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