Résistance en Libye, “enlisement” à Paris

BHL en LibyeLa cause est entendue : la guerre en Libye s’enlise. À quoi bon, entend-on dans les chancelleries et ailleurs, nous éterniser, nous Occidentaux, au-dessus des sables de la Tripolitaine, quand, « d’évidence », nul, de Kadhafi ou des Libyens libres, ne saurait l’emporter ? Dernier dés-enliseur en date : Claude Lanzmann lui-même, qui, après avoir pétitionné en faveur de l’intervention française, tourne soudain casaque devant la pugnacité – décrétée « imprévue » – des troupes de Kadhafi, et, du haut de son magister à géométrie variable, siffle, toute cause cessante, la fin de la partie.

Face aux Cassandre de la vingt-cinquième heure et aux partisans de l’abandon express, qu’en est-il sur le terrain ? Bernard-Henri Lévy, fauteur de guerre bien connu, et moi-même sommes retournés dernièrement chez les « enlisés » de Benghazi.

Commençons par l’essentiel, la guerre, en effet. Les insurgés, hier encore des civils, sont-ils en mesure de la mener? Tous des bras cassés, ces Chebabs dans leurs pick-ups de fortune, qui prennent la poudre d’escampette au premier tir adverse, se gaussent nos stratèges parisiens !

Voire. Camp des victimes du 17 février, dans les faubourgs de Benghazi, ex-caserne des Gardes de la Révolution kadhafistes. Fini les téméraires qui se précipitaient au front en désordre, au volant de leur voiture, klaxon hurlant, et qui ont, au prix du sang, appris la guerre en la faisant (remisant leurs fols en-avants d’hier, ils tiennent depuis des jours le front d’Adjabija, sous la mitraille ennemie). Mustafa Elsagezli, un richissime homme d’affaires, a imposé avec trois amis ingénieurs et quelques militaires ralliés qui servent d’instructeurs, un entrainement quotidien d’un mois dans le camp pour les milliers de Libyens volontaires, jeunes et moins jeunes, qui affluent de Cyrénaïque comme de l’émigration. Les exercices se succèdent cinq heures de suite : kalachnikovs, RPG anti-tanks, bitubes anti-aériens, attaque en formation serrée, rapprochée, tout y passe pour les 1.500 apprentis fantassins (plus 600 commandos du désert pour la protection des gisements pétroliers), réunis en brigade d’une cinquantaine d’hommes. « On n’en fera peut-être pas des professionnels, mais ils ne seront plus de la chair à canon » assure Mustafa Elsagezli, avant de nous emmener sur les trois lignes de défense qui protègent succesivement Benghazi d’une attaque de chars comme celle du 17 mars, qui faillit l’emporter si les avions français ne l’avaient cassé net. Nous prenons « l ‘autoroute Sarkozy » vers Adjabija, passons les carcasses des blindés kadahfistes, objets des frappes françaises et, depuis, des visites de milliers de Benghazistes, et tombons sur les campements de la première ligne. Canons enterrés de part et d’autre de l’autoroute, obusiers Grad à bouches multiples, étrange moulinette à tir rapide d’hélicoptère montée sur un pick-up. Le tout, au vu et au su des automobilistes ; mais comment se dissimuler dans un paysage immense, plat comme la main ? Départ pour Adjabiya, dernier verrou stratégique, à 160 kilomètres à peine de Benghazi et de son million d’habitants, auxquels le fils Kadhafi a promis un fleuve de sang. Le désert commence là, jusqu’aux portes de Tripoli, à plus de mille kilomètres. Sur un immense espace battu par les vents à la sortie ouest de la ville et protégé tout du long de murets de sable élevés au bulldozer, des centaines de combattants aux uniformes dépareillés, attendent, dûment dispersés tous les cents mètres, l’ennemi invisible, à quarante kilomètres de là, qui les tient en respect avec sa redoutable artillerie à longue portée. Fini les chevauchées autoroutières à découvert vers l’ouest. Les hommes creusent des abris individuels, s’enterrent contre la pluie de bombes anti-personnels à fragmentation dont les pilonne régulièrement l’artillerie adverse. Au péril de leur vie, quelques éclaireurs s’enfoncent à pied dans le désert pour signaler par talkie-walkie les raids des avant-gardes blindées des Kadhafistes. « Ils nous bombardent de très loin, et nous ne pouvons pas riposter, faute d’artillerie. Merci pour les avions français. Mais donnez-nous des canons, et, Inch Allah, nous gagnerons cette guerre », nous implore le jeune commandant d’Adjabija, un informaticien dans le civil. Nous retournons dans Adjabija. La ville martyre, les façades criblées d’obus, est vide, fantomatique. Les 150.000 habitants ont tous été évacués vers Bengazhi. Direction l’hôpital. Lui aussi a été bombardé. Médecins et chirurgiens sont restés, pour les blessés du front. Au détour d’un couloir, un infirmier sort un portable et nous montre une scène insoutenable. Filmé par ses bourreaux kadhafistes lors de leur raid avorté sur Benghazi, un enfant est torturé à mort pour avoir ravitaillé en eau ses défenseurs.

Retour à Benghazi. L’arrière tiendra-t-il ? s’interrogeait une célèbre caricature, lors de la bataille de Verdun. La capitale des insurgés tient-elle, avec les forces de Kadhafi à deux heures de route ? « Enlisement » des esprits, comme à Paris ? Arrivée ce matin, depuis Tripoli, d’une délégation de conciliation des États africains. Une foule déchainée, agglutinée au pied de l’hôtel, conspue des heures durant les délégués, qui repartent bredouilles, sous les cris. Même scène à l’envers, à la tombée de la nuit, place Tahrir noire de monde, sur la corniche. BHL harangue la foule qui agite des drapeaux français : « One, two, three, merci Sarkozy, Libya free ! » Benghazi, loin d’être une ville aux abois, fourmille d’initiatives. Tout ou presque fonctionne dans la ville en guerre, à commencer par le ravitaillement (les prix n’ont pas explosé) et les hôpitaux. Ni vols, ni pillages, malgré la disparition de la police. Les collectifs de citoyens se multiplient. Collectifs de journalistes, de juristes, associations humanitaires, volontaires civils, bénévoles pour des distributions de vivres, le ramassage des ordures, etc… ; groupes de femmes voilées réclamant des armes ; nouveaux medias libres ; milliers d’exilés, parfois depuis quarante ans, rentrés d’Amérique, de Londres et d’Australie, médecins, techniciens, ingénieurs, administrateurs, économistes, hommes d’affaires, qui viennent se mettre spontanément au service de la Révolution. Et la société politique n’est pas en reste. Du Conseil National de Transition et de son président, Mustafa Abdeljalil, à l’assemblée des 300 tribus de toute la Libye, qui nous ont ouvert grand leurs portes, l’union des volontés et l’esprit de résistance sont à l’unisson. La seule question, inlassablement posée : « Allez-vous continuer à nous soutenir ? »

« L’enlisement » libyen, ce décret unilatéral, étranger à la Libye, il en va de la parole au peuple libyen, de l’engagement de l’ONU et dans les faits, que nous, Occidentaux, passions outre ce nouveau masque du munichisme et ce paravent de l’abandon des peuples en lutte à leurs bourreaux.

Gilles Hertzog

(Article paru dans la Règle du Jeu, le 22 avril 2011)


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