"Sakineh outragée" par Bernard-Henri Lévy

SAKINETLes juges iraniens n’ont décidément pas leur pareil pour semer la confusion dans un débat, hélas, très simple.
Et voilà qu’aux dernières nouvelles une femme voilée de la tête aux pieds et à la voix méconnaissable mais se présentant comme Sakineh, serait venue, à la télévision iranienne, démentir les informations données à La Règle du Jeu et, à travers La Règle du Jeu, aux média occidentaux par son fils et son avocat : elle n’aurait jamais été fouettée ; elle n’aurait subi aucun mauvais traitement lors de son long mais sympathique séjour dans les cachots de la prison de Tabriz ; et c’est de son plein gré, dans la bonne humeur et la joie, qu’elle serait venue, le 12 août dernier, lors d’une première séance télévisée du même genre, s’accuser de complicité dans un meurtre dont la justice l’avait, trois ans plus tôt, reconnue innocente.
La mise en scène prêterait à sourire si elle n’était indigne.
Et on tentera donc, ici, d’éviter d’entrer dans les débats oiseux pour aller à l’essentiel.
Coups de fouet ou pas, Sakineh Mohammadi Ashtiani se voit reprocher un crime qu’elle n’a pas commis (complicité de meurtre) et un autre qui n’en est pas un (avoir, peut-être, aimé un homme qui n’était pas son mari).
Et pour ces deux crimes – pour le second, en tout cas, mais vu au prisme du premier – il s’est trouvé des juges pour, non seulement la condamner à mort, mais lui promettre la mort la plus atroce qui soit : bombardée de cailloux jusqu’à ce que son visage soit transformé en une bouillie sanglante.
Voilà la réalité.
Voilà l’horreur qui, depuis des mois, révulse les consciences.
Et voilà la chose, la seule chose, qui, pour l’heure, devrait nous importer.
Il ne faut pas tomber dans le piège.
Il ne faut pas entrer, si peu que ce soit, dans la logique d’un appareil judiciaire devenu fou.
Et il ne faut surtout pas dévier de la ligne de conduite que l’on s’est fixée et qui consiste à exiger, du même mouvement, la liberté pour Sakineh et l’abrogation d’une peine qui fait honte à la civilisation en général et à la civilisation perse en particulier.
Le reste, tout le reste, n’est qu’argutie, manœuvre de diversion, mauvais théâtre.
Le reste, tout le reste, à commencer par cette nouvelle comédie des aveux, n’est qu’une pitoyable réponse à une mobilisation qui ne faiblit pas et qui embarrasse, chaque jour un peu plus, la République islamique d’Iran.
Celle-ci doit s’y résoudre : il y a, en France, des centaines de milliers de femmes et d’hommes (et, dans le monde, bien davantage) qui resteront mobilisés tant que justice ne sera pas rendue.
Et ce type de mascarade, cette façon de jouer avec le destin d’une innocente et avec les nerfs de sa famille, ne peut avoir, du coup, qu’un effet : non pas briser l’élan mais, au contraire, l’intensifier ; non pas créer le doute, mais susciter une indignation redoublée.

Bernard-Henri Lévy


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