Sakineh: si l'irréparable était commis….

BOSNIE-HERTZOGsarajevo hiver 1993

On a appris via votre site que l’exécution de Sakineh pourrait intervenir dès demain. Qu’elle est votre réaction ?

D’abord, bien sur, la prudence. Car, comme toutes les informations qui sortent d’Iran et comme toutes celles qui, en particulier, concernent le calvaire de Sakineh, la nouvelle n’est pas complètement vérifiable. Les Iraniens jouent avec nos nerfs. Peut-être nous testent-ils et essaient-ils d’anticiper l’intensité de notre réaction au cas où ils passeraient à l’acte. Peut-être même font-ils comme tous les preneurs d’otage – et Sakineh est une sorte d’otage – et tentent-ils, dans la perspective de tel ou tel marchandage politique à venir, de faire monter les prix. Mais nos sources, en même temps, sont fiables. Le Comité international contre la lapidation, basé à Londres et à Francfort, n’a, depuis le début de cette affaire, jamais été pris en défaut. Et je crains donc qu’il ne faille prendre au sérieux, très au sérieux, la menace. Le raisonnement, à partir de là, a été très simple. Dès que nous avons pris connaissance, hier soir, de cette lettre de la Haute Cour de Téhéran à la Chambre d’application des peines de la prison de Tabriz demandant à celle-ci d’accélérer l’exécution et dès que nous avons pu, ensuite, avec Armine Arefi et les contacts iraniens de la Règle du Jeu, recouper l’information, nous nous sommes dit: « mieux vaut alerter l’opinion tout de suite; mieux vaut en faire trop que pas assez; si, ce qu’à Dieu ne plaise, le pire devait arriver, nous nous reprocherions toute notre vie de ne pas avoir élevé la voix assez tôt ni assez fort ».

Comment qualifier cette exécution, si elle advient ?

Un crime d’Etat, à coup sur. Un crime contre l’humanité, peut-être – car visant, à travers cette innocente , toutes les femmes d’Iran et toutes celles qui, hors d’Iran, pourraient devenir, comme elle, la proie du fanatisme des islamistes. Et puis, bien sur, un message adressé, non pas exactement à l’Occident, mais à tous ceux qui, occidentaux ou pas occidentaux, croient à la démocratie, à la liberté, ainsi qu’à l’égalité entre les femmes et les hommes. Ce message c’est: « votre liberté, on s’en moque; votre égalité, voilà ce que nous en faisons; oui, nous sommes des barbares – mais fiers, très fiers, d’être ces barbares; à bon entendeur, salut ».

Que peut-on faire à part prier?

Répondre. Ne pas céder ni désarmer. Et, quand on est la France, c’est-à-dire un grand pays doté d’un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité, faire usage de ce poids symbolique en faveur de ce symbole vivant qu’est devenue Sakineh. Nicolas Sarkozy a prononcé, fin août, des mots dont, quelle que soit, par ailleurs, l’importance de mes dissentiments politiques, je lui saurai toujours gré. Il a dit, vous vous en souvenez, que le sort de cette femme était de la « responsabilité » de la France. Eh bien il faut qu’il le répète et fasse bien savoir au camp d’en face que ce sont là paroles mûries, longuement pesées au trébuchet des rapports de force et de la morale.

Avez-vous, ces dernières heures, été en contact avec lui.

Indirectement, oui. Je sais qu’il prend la menace au sérieux. Et au sérieux, aussi, son propre engagement de la fin de l’été. La diplomatie française, si vous voulez mon avis, n’est, à l’heure où nous parlons, pas inerte.

Que comptez-vous faire dans les prochaines heures ?

Parler. Parler encore. Parler, en particulier, à mes amis de la presse américaine qui, avec le décalage horaire, sont en train d’apprendre la nouvelle avec laquelle nous vivons, nous, depuis ce matin. Avec votre permission, d’ailleurs, je tenterai de faire republier cette conversation que nous avons par le Huffington Post, à New-York. Chaque voix compte. Chaque minute qui passe est comme un compte à rebours fatal. Et il faut tout faire, tous, pour faire comprendre aux Iraniens que, s’ils décidaient vraiment de passer à l’acte, l’émotion, donc la répercussion, seraient mondiales et immenses. Après, on verra. Il faudra, sinon prier, du moins veiller et attendre demain matin…

Si l’irréparable était commis que feriez-vous ? Que demanderiez-vous ?

Je l’ai dit, ce matin, à vos confrères de France Info. Si – ce que, encore une fois, je n’ose imaginer – l’irréparable était commis, il faudrait considérer que les auteurs de ce crime seraient définitivement infréquentables et en tirer toutes les conséquences à la fois morales, politiques et diplomatiques. Pour ma part, je réfléchirais aussitôt à une seconde campagne. Toute l’énergie que j’aurai mise, depuis des mois, à défendre Sakineh, je la mettrais à tenter de convaincre les uns et les autres que plus aucun dirigeant d’aucune nation civilisée ne peut traiter, face à face, avec Ahmadinejad. Je penserais, en d’autres termes, et je pèse mes mots, à une campagne d’opinion pronant la rupture des relations diplomatiques avec l’Iran. Mais, je vous le répète, nous n’en sommes pas là. Pour le moment, j’espère. Oh oui, j’espère tellement que, comprenant le prix que leur couterait une telle infamie, les maitres de Téhéran se rangeront, une fois n’est pas coutume, à la voix des intérêts bien compris et, donc, de la sagesse. Attendons.

(Propos recueillis par Arthur Nazaret, pour le JDD.fr)


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