"Terre Promise" (quatrième et dernier épisode, 2001)

JEAN LUC GODARDC’est l’épisode le plus étrange. Peut-être le plus significatif. Et, aussi, le plus complètement inconnu.
Document 1.
26 novembre 2001.

Lettre de Jean-Luc Godard à Bernard-Henri Lévy

Cher ami,
Merci pour l’envoi de votre livre que j’ai  avec intérêt [sic]. Si vous croisez ce ? [sic] de J. Julliard, en tant que mémorialiste de <Sartre, faites-lui remarquer que les derniers mots de « Huis-Clos » sont : continuons et non recommençons. Par ailleurs, n’y-a-t-il pas une erreur là : [morceau d’article découpé : « c’est un islam (celui qui met les femmes en cage) que met en déroute un autre islam (celui qui, tout doucement, commence de les libérer)] ?
En ce qui regarde les films à faire, ne serait-il pas avisé de se souvenir de ce qu’Hollywood a souvent été nommé « la Mecque du cinéma » ? Un café volontiers une fois, ou l’autre, avec l’ami A. Sarde. Je serais heureux de savoir votre point de vue sur la délivrance de Srebrenica par les forces « américaines ».
Amicalement à vous.
Jean-Luc Godard
Le livre dont Jean-Luc Godard accuse réception est mon livre sur les guerres oubliées, Réflexions sur la Guerre, le Mal et la Fin de l’Histoire.
L’article où il lui semble déceler une « erreur » est mon Bloc-notes du 16 novembre 2001 où, pour le dire vite, je soutenais le principe de la guerre en Afghanistan, à mes yeux libératrice.
Et, quant à Jacques Julliard, j’ignore ce qui lui vaut de recevoir cette « balle perdue » – mais c’est ainsi.
Ce qui est sûr, en revanche, c’est que « l’ami A. Sarde » organisera, sans délai, le « café » demandé.
Ce sera le 2 décembre, chez moi à nouveau, par une après-midi neigeuse,  Godard arrivant avec une toque sur la tête qui lancera la conversation sur l’histoire de la toque de Clementis rapportée par Kundera dans Le livre du rire et de l’oubli.
Nous parlerons du 11 septembre, tout proche ; de Srebrenica, déjà perdu dans les brumes d’une mémoire tragiquement sélective ; de la thèse, que je commence de développer, sur la guerre entre les deux islams, l’obscurantiste et le démocrate ; et puis, à ma grande surprise, d’Israël : oui Israël ; pas la Palestine, Israël ; un  Israel, cette fois, explicitement et nommément évoqué ; un Israël dont semble, ce jour-là, beaucoup l’intriguer la stratégie de « retenue » face au mauvais bruit que fait la prétendue guerre des civilisations ; et un Israël dont il parle sur un ton, je ne dirai peut-être pas d’amitié, mais de curiosité, d’intérêt vrai et, mettons, de neutralité bienveillante.
Nous sommes à la fois très près de « Pas un diner de gala » – et très loin.
Sur les mêmes thèmes – encore qu’affranchis de cette interdiction de dire et de nommer qui était la marque de nos discussions d’alors.
Mais voici qu’arrive – il y aura fallu cinq ans de plus… – le plus  étrange  et, à mes yeux du moins, le plus étonnant de cette histoire.

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Document 2.
16 août 2006.
Lettre de Jean-Luc Godard à Bernard-Henri Lévy. Suivie le 18 août d’une réponse de Bernard-Henri Lévy à Jean-Luc Godard.

Rolle, le 16 aout 2006
Cher BHL,
Suite à votre proposition transmise par A. Sarde, je vous confirme mon accord pour une conversation filmée par Arte selon des termes* à convenir entre eux, vous, et moi
Amicalement
Jean-Luc Godard
Suggestions :
– filmage classique par Arte d’un débat entre deux personnes
– un lieu choisi par BHL
– un lieu choisi par JLG (festival de Haiffa)
– rushes pour BHL et JLG
– montage 1 par BHL/ARTE diffusé sur Arte (propriété BHL/Arte)
– montage 2 diffusé par Peripheria (propriété Peripheria)
copie A. Sarde
[+ 3 photo ou collage à décrire]
Eh oui.
Un nouveau film.
Cela a l’air d’une blague mais il est bel et bien question, à cette date, d’un nouveau film : sans Lanzmann celui-là, sans rapport explicite avec « Pas un dîner de gala » encore que, je le répète, tournant autour des mêmes thèmes – et né dans les conditions suivantes.
Tout a commencé par une énième conversation, chez moi, boulevard Saint-Germain, où Godard m’a interrogé sur l’idée sioniste, son histoire, s’il faut dire « l’Etat juif » ou « l’Etat des juifs », d’où vient que le concept a tant tardé à se doter d’une forme politique digne de ce nom et d’où vient qu’ensuite, quand ce fut chose faite, quand l’Etat fut, sinon bâti, du moins promis et programmé, il ait encore tant tardé à provoquer l’afflux massif de juifs qui aurait pu, sinon éviter, du moins amortir le choc de la Shoah.
J’ai réfléchi ; j’ai longuement et loyalement réfléchi ; et, repensant à cette conversation inattendue en même temps qu’à tout ce que je savais des positions pro palestiniennes de Godard dans ces fameuses « années rouges » où les Fedayin du Fatah apparaissaient comme le sel de la terre en même temps que comme le nouveau peuple Christ appelé à régénérer une Histoire désorientée, je me suis dit qu’il ne serait pas inutile de faire découvrir à cet homme dont je n’avais, par ailleurs, jamais cessé d’admirer l’oeuvre la réalité d’un pays qu’il ne connaissait qu’à travers le prisme de ses préjugés.
Et j’ai, alors, appelé Alain Sarde à qui, rebondissant sur la question posée par Godard lui-même dans la dernière de ses lettres (« en ce qui regarde les films à faire…), j’ai proposé l’idée d’un film en deux volets : un voyage en Israël, d’une part, dont nous choisirions, chacun, les étapes principales ; une discussion, d’autre part, que nous filmerions avant, après ou, mieux, pendant le voyage et où s’opposeraient, sans concession, nos points de vue.
Sarde a transmis.
C’est à cette proposition que, dans cette lettre, répond Godard – avec, déjà, le choix de « son » étape (Haifa).
Et voici ma réponse à sa réponse – voici, dès lors qu’il acceptait le principe, et du film, et du voyage, ma réponse à la question du « lieu choisi par BHL ».

Paris, le 18 août,
Cher Godard.
Haïfa, pourquoi pas ? C’est une belle ville, vous verrez. Et c’est aussi un beau symbole car c’est l’un des lieux d’Israël où la réalité non seulement multiethnique (c’est tout Israël, c’est Israël en tant que tel, qui, brassant des peuples d’origine occidentale et orientale, européenne et arabe, issus de Russie comme de France ou du Yemen, est un modèle de société multi ethnique), mais multireligieuse de ce pays (car Israël est aussi le seul endroit de la région où cohabitent en harmonie Juifs, chrétiens et muslmans), apparaît dans son plus bel éclat. Mais, en même temps, c’est trop facile. Car tout le monde est d’accord avec Haïfa. Personne, même parmi les antisionistes les plus enragés, ne trouve à redire à Haifa. Et la vraie gageure, pour moi, sera de vous amener à Jérusalem – et là, à Jérusalem, sur ce fameux Mont Scopus où les premiers pionniers ont, avant même que l’Etat ne soit formé, créé l’Université hébraïque qui en fut pour ainsi dire la matrice et où, quaranre ans plus tard, en 1967, ont eu lieu les combats les plus acharnés pour l’unification de la ville. Haïfa pour vous, Jérusalem pour moi : je crois que les conditions d’un film, et d’une discussion, seront réunies.
Amitié.
De ce nouveau projet, donc, rien n’a jamais filtré.
Les biographes de Godard, en France comme aux Etats-Unis, n’en savent visiblement rien.
Il n’y a rien à en savoir, dira-t-on, puisque ce film, comme les autres, comme tous ceux que j’évoque dans ce récit, ne verra finalement jamais le jour ?
On peut dire cela, oui.
C’est même, au sens strict, la vérité.
Sauf que ce n’est pas tout à fait rien, un projet. Et que, s’agissant d’un projet sur Israël, s’agissant d’un projet de film de Jean-Luc Godard à propos d’Israël et tourné en Israël, s’agissant d’un film où celui qui, en Mai 1968 et après, trempa, comme beaucoup d’autres, dans les délires tiers-mondistes les plus bêtes devait se mettre au clair avec la question qui l’agite, l’obsède, le hante depuis tant d’années, ce « pas tout à fait rien », ce « mieux que rien », est, sans doute, encore un peu plus.
Mais l’histoire n’est pas finie.

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Document 3.
Dimanche 3 octobre 2006.
Deuxième lettre de Jean-Luc Godard à Bernard-Henri Lévy.

Cher B-H L,
Merci de votre message transmis par A. Sarde de vive voix. Mais je pense que le chiffre trois était un bon chiffre (le tiers état, le tiers exclus) et si l’on garde le dispositif agréé par tous sauf un, il faut également garder ce triangle-trio et ne pas en faire un duo. J’ai lu votre dernier article du « Point ». A propos du terme allemand d’ « auslesen », il me semble qu’on oublie le plus souvent la composante « aus », propre, si j’ose dire, à la langue allemande, dans beaucoup de sale besogne.
Amicalement à vous.
J-L G
Copie à G. Sandoz
Le « dernier article du Point » est le bloc-notes que je venais de consacrer au discours de Benoit XVI à Ratisbonne et où je disais, une fois de plus, l’urgence de « séparer, dans cette région du monde et de l’esprit, les deux partis : les islamofascistes, d’un côté, dont chaque appel au meurtre ou au suicide, chaque prêche djihadiste, est comme un crachat à la face des musulmans du monde entier, et, de l’autre, les héritiers d’Averroès et Avicenne, tenants obstinés et parfois héroïques de la douceur, de la rationalité, des Lumières de l’islam ».
Le message « transmis par Sarde de vive voix » concernait la date de notre départ, prévu pour le 27 novembre ; les étapes du voyage que je voyais à présent plus nombreuses que celles (Haïfa, Jérusalem) sur lesquelles nous nous étions d’abord entendus ; et il concernait, aussi, quelques questions de moindre importance (hébergement ; choix du King David à Jérusalem plutot que le Michkenot Shehananim ; possibilité, enfin, de s’appuyer, en Israël, sur de bonnes équipes techniques et de permettre ainsi à la production, toujours assurée par Sarde, de faire de précieuses économies)
Or force est de constater que Godard, dans cette lettre, ne répond à aucun des points soulevés.
Il ne récuse pas, par exemple, les techniciens israéliens que j’ai contactés.
Il ne propose pas, comme je pouvais le craindre, d’ajouter à la liste de mes étapes des villes palestiniennes.
Il ne dit rien de la date proposée et donc, implicitement, l’entérine.
Non.
Il fait quelque chose de beaucoup plus étrange et dont je dois avouer que je ne vois pas, sur le coup, le sens.
Il dit que le chiffre trois était « un bon chiffre ».
Il dit sa nostalgie du « dispositif agréé par tous sauf un » – autrement dit de notre « Pas un dîner de gala » dont il fait porter la responsabilité de l’échec au seul Lanzmann.
Et, prétendant renouer avec l’esprit de notre défunt dispositif, ressortant significativement du placard, en post scriptum, le nom de celui – Gilles Sandoz – qui en fut le garant mais qui n’a plus rien à voir, normalement, avec la nouvelle entreprise, il propose juste de faire un voyage, non à deux, mais à trois.
Je ne vois pas le piège, je le répète.
Je le vois même si peu que je ne retrouve, dans mes archives, aucune réponse formelle à cette nouvelle proposition.
C’est une question que, dans mon esprit, nous aborderons aussi bien de vive voix.
Et c’est, de fait, ce qui se produit, huit jours plus tard, le 11 octobre, en début d’après-midi, au premier étage du Flore.
Nous évoquons, si j’en crois mes notes, des noms de réalisateurs susceptibles de travailler avec mes techniciens israéliens (Alain Ferrari de mon côté, Julien Hirsch du sien).
Nous réduisons, à sa demande, le temps du voyage et, donc, le nombre des lieux de tournage (Jérusalem et Haïfa toujours – plus Safed, Tiberiade, Tel Aviv, la Mer Morte).
Comme à l’époque de Pas un dîner de gala nous jouons, un peu, au chat et à la souris (le jeu consistant, cette fois, à faire assumer par l’autre le « vrai » désir de ce nouveau film – « c’est vous qui y tenez… non, c’est vous….).
Je tente, concernant Lanzmann, de rétablir la vérité en rappelant un certain nombre d’épisodes censés démontrer que la responsabilité de l’échec fut pour le moins équitablement partagée.
Et, enfin, nous parlons de cette affaire du « deux » ou du « trois » : lui reprenant, mais sans avoir l’air d’y tenir plus que ça, le thème de sa lettre et moi soulignant : primo que l’intérêt de ce nouveau film sera dans le choc de deux propositions et que le duel s’y prêtera, par définition, mieux qu’un schéma triangulaire ; et, secundo, que s’il fallait revenir au trio, la plus élémentaire courtoisie voudrait que la première personne approchée soit, précisément, Claude Lanzmann.
Nous en restons là.
Godard ne dit ni oui ni non.
Il reste étrangement évasif, comme si je l’avais ébranlé.
Et nous nous quittons en nous promettant, chacun de notre côté, de réfléchir – et de nous revoir afin de trancher.
Quelques jours passent. J’omets de rappeler. Et c’est alors que je reçois cette nouvelle lettre, l’avant-dernière – où je découvre que les variations godardiennes sur le chiffre trois étaient moins innocentes qu’il n’y paraissait…

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Document 4.
16 octobre 2006.
Lettre de Jean-Luc Godard à Bernard-Henri Lévy ; première partie.

Cher ami,
Suite à votre proposition d’un dialogue-entretien entre nous, dans des lieux choisis par vous, et suite à notre conversation ces jours derniers en compagnie d’A.S., je vous confirme que :
1.Je suis partant pour cette « chose de télévision », à condition que vous en soyez le producteur (ou toute autre personne et/ou société déléguée par vous seul) et acteur, alors que je n’en serai que simple acteur, et comme tel, sans aucun autre droit que d’être rétribué pour le tournage, en prenant à ma charge sur ce salaire les déplacements et l’hébergement sur les lieux décidés par la production (cette dernière ne pouvant être en aucun cas « Wild Bunch » envers qui A.S. et moi-même avons déjà des engagements).
Ainsi que dans tous les « deals » semblables m’ayant été proposés, cette rétribution est de 100 000 euros, à moi directement et/ou en partie à des personnes et/ou des organismes que je désignerai (par exemple « Amnesty International », « Paris-Sarajevo », etc.)
Le titre de cette production télévisée, seuls vous et la production le choisiront, feront le montage, la musique, la publicité, etc.
Je coupe cette lettre en deux. Car sa première partie ne pose évidemment aucun problème. Et j’ai même le sentiment, en la lisant,  que notre projet est, plus que jamais, en bonne voie.
Godard y confirme son acceptation des lieux de tournage que j’ai choisis.
Il entre, ce qui me paraît bon signe, dans le détail de l’économie du projet.
Il fixe – ce qui, en bonne godardologie, est, paraît-il, mieux que bon signe –  le montant de sa rémunération et les modalités de son versement.
La seule petite surprise concerne notre ami commun Alain Sarde qui se voit destitué, à mon profit, du rôle de producteur qui était, jusque là, le sien – mais je m’avise, en lui téléphonant, que l’idée n’a été avancée qu’avec son assentiment exprès et qu’elle n’est dictée, souligne-t-il, que par un souci d’efficacité, de simplicité, de faisabilité, plus grandes.
Mais voici qu’arrive le meilleur – voici, dans cette lettre-type de la rhétorique et casuistique godardienne, la proposition qui va, bien entendu, me faire bondir :
Document 4bis. Suite de la lettre du 16 octobre 2006, adressée par Jean-Luc Godard à Bernard-Henri Lévy.
2) en repensant à votre proposition, et à votre regret que le film prévu avec C. Lanzmann, envisagé à l’époque, ne puisse s’être fait, mon opinion est que l’intéressant dans cet ancien projet consistait dans ses trois éléments (mis à jour par G. Dumézil dans ses travaux, et que le bon peuple respecte sous le nom de « règle de 3 », ou, comme le disait le vieux professeur de philo à ma mère : « l’un est dans l’autre, et l’autre est dans l’un, et ce sont les trois personnes » (Léon Brunschvicg).
Peut-être que cette ancienne « chose », également de télévision, mais sans doute plus proche d’un cinéma de résistance que défendit pendant cinquante ans la regrettée Danièle Huillet, peut-être pourrait-elle à nouveau en/dé-visagée avec un autre que l’actuel directeur des « Temps Modernes ».
Peut-être un historien, un scientifique, peu importe la nationalité. Vous connaissez pas mal plus de monde que moi pour constituer l’affiche souhaitée.
Pourquoi pas quelqu’un comme Tarik [sic] Ramadan, étant donné que les données de base ne seraient plus les mêmes, mais que le découpage resterait pareil*, et dans ce cas, que nous déciderions ensemble à qui confier la production. Le titre cette fois serait : « Terre promise ».
Cordialement à vous.
Jean-Luc Godard
*il faudrait le retrouver chez Pierre Chevalier, Sandoz, ou vous-même, J.Hirsch et moi-même ne l’ayant plus.
Copie A. Sarde.

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Document 1Document 2 – Lettre de Jean-Luc GodardDocument 2 – Images jointes à la lettre de Jean-Luc GodardDocument 2 – Images jointes à la lettre de Jean-Luc Godard .Document 3 – Lettre de Jean-Luc GodardDocument 4 – Lettre de Jean-Luc GodardDocument 4 – Lettre de Jean-Luc Godard (suite)Document 5 – Lettre de Jean-Luc Godard


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