Une interview de Bernard-Henri Lévy dans la presse qatarie

JPEG QATARC’est le 10 mars, à la sortie de l’Elysée où il avait accompagné la délégation du CNT (Conseil National de Transition) libyen que Nicolas Sarkozy venait de reconnaitre comme représentant légitime du peuple libyen, que Bernard-Henri Lévy a donné cette interview. C’est la première fois depuis longtemps que, à ma connaissance, il s’exprime dans un journal arabe. Il l’avait fait en 2003, à Londres, dans un journal de langue arabe qui était venu l’interroger sur son livre sur Daniel Pearl. Il l’a fait une autre fois, dans le quotidien marocain Le Matin du Sahara, pour un entretien avec Hassan Alaoui. Mais d’aucun de ces textes je n’ai la moindre trace. D’où l’importance de celui-ci, venant, de surcroit, à un moment particulièrement brulant de l’histoire de ce début de siècle: la lutte contre la tyrannie en Libye.

Liliane Lazar.

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Vous êtes le premier intellectuel à avoir osé visiter la Libye en guerre. Qu’est-ce qui vous a motivé ?

L’horreur face aux massacres perpétrés par Kadhafi. L’admiration devant le courage inouï des insurgés de Benghazi, Zwouïa, Ras Lanouf. Et le sentiment qu’on ne pouvait pas rester les bras croisés face à ça, qu’il fallait alerter la communauté internationale, faire quelque chose. La même démarche, au fond, qu’à l’époque de Massoud. Ou au temps de la guerre de Bosnie. Je n’ai pas changé.

Qu’avez-vous vu ? De quoi avez-vous été le témoin ?

Je vous renvoie aux deux reportages que j’ai publiés, dans la presse internationale – et, en France, dans le JDD et dans Le Point. D’un mot, ce que j’ai vu c’est la floraison, à vitesse grand V, et dans un pays où on les croyait morts à jamais, de l’esprit de liberté, de la culture civique, bref de la démocratie. C’est très impressionnant. Vraiment très. Ces jeunes insurgés qui n’ont jamais touché une arme de leur vie et qui montent au front pour défendre leur pays. Ces comités citoyens qui, dans le vide laissé par le reflux du kadhafisme et par la fuite de ses soldats, instaurent un pouvoir de transition. L’image d’une société qui ne fonctionnait pas sous la dictature et qui, là, soudain, fonctionne – je veux dire fonctionne concrètement, pratiquement, depuis l’élection de ses représentants jusqu’au nettoyage des rues, à la lutte contre les incendies, à la scolarisation des enfants.

Vous êtes l’artisan de la rencontre qui a eu lieu ce matin, à l’Elysée, avec les représentant s du Conseil National de Transition libyen. ? Comment cette idée est-elle née ?

Je ne suis l’artisan de rien. Tout au plus ai-je aidé à ce que la chose se fasse. J’étais, à Benghazi, la semaine dernière, avec le Président du Conseil National de Transition, Monsieur Abdeljeleel qui arrivait de Beyda pour rendre publique la composition du Conseil. Pourquoi la communauté internationale ne nous reconnaît-elle pas, m’a-t-il demandé ? Comment pouvez-vous continuer de tenir pour représentant légitime du peuple libyen ce boucher de Kadhafi ? Est-ce qu’il ne serait pas temps que votre diplomatie prenne en compte la réalité que vous, Monsieur Lévy, avez vue sur le terrain. J’ai, alors, appelé le Président Sarkozy. Je lui ai rapporté cette réflexion qui me semblait, en ce qui me concerne, et c’est le moins que l’on puisse dire, hautement légitime. Je lui ai demandé, par ailleurs, s’il était prêt à recevoir, à L’Elysée, une délégation du CNT– ce qui, naturellement, et il le savait, vaudrait reconnaissance de facto. Le Président Sarkozy a aussitôt répondu que oui. Il n’a pas hésité une seconde, il m’a aussitôt répondu oui. La suite, vous la connaissez.

Donc, vous êtes heureux, ce matin ?

Oui. Je suis toujours heureux quand je vois que mon travail intellectuel a un débouché politique concret, et que c’est un débouché pour le meilleur. Là, il y a des journaux (Le JDD, Le Corriere dela Sera, El Pais, le New-York Times Syndicate) qui m’envoient faire un reportage. Le reportage paraît. Et les principales recommandations sur lesquelles il se concluait – et qui allaient, en gros, dans le sens de l’élimination de Kadhafi – sont en passe d’être appliquées. Qu’est-ce qu’un intellectuel peut espérer de mieux ?

Vous pensez que le Président Sarkozy a pris la bonne décision.

Oui ? Et je le dis d’autant plus volontiers que je suis, vous le savez peut-être, peu suspect de complaisance à son endroit. Je n’ai pas voté pour lui. Je ne voterai toujours pas pour lui. Il y a des tas de choses dans sa politique qui me choquent ; Et je fuys, soit dit en passant, au premier rang de ceux qui, au moment où il invita Kadhafi à Paris, crièrent au scandale. Mais que voulez-vous ? Il faut être honnête. Là, ce matin, dans la salle de réunion de l’Elysée, face à cette délégation de libyens libres, il a été parfait. Absolument parfait. Les trois membres de la délégation en étaient, d’ailleurs, eux-mêmes à la fois surpris et bouleversés.

Tous ces mouvements révolutionnaires dans le monde arabe, cette nouvelle ère qui s’ouvre pour le monde arabe : quel rôle ont joué vos idées là dedans ?

Ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question. C’est à la jeunesse arabe en question.

Essayons tout de même.

Je ne sais pas… Il y a une idée, par exemple, à laquelle je tiens beaucoup, pour laquelle je n’ai cessé de me battre : l’idée d’universalité des droits, d’universalité de la démocratie. Vous connaissez le débat, n’est ce pas ? Vous avez des gens qui disent : la démocratie est une idée d’origine européenne, qui n’est bonne que pour l’Europe et qui ne s’acclimatera jamais au terreau culturel arabo musulman. Je pense l’inverse. Je pense, plus exactement, que cette idée est une idée raciste. Eh bien la preuve est faite que c’est moi, que c’est nous, que c’est les anti différentialistes, qui avions raison !

Vous croyez à une nouvelle ère de Lumières arabes : liberté de la presse, foin de la censure, etc ?

Oui, bien sûr. Et c’est un événement considérable. J’aurai vécu, dans ma vie, deux événements de cette importance. La fin du communisme. Et la mort de l’idée selon laquelle une sorte d’exception arabe, ou arabo-musulmane, tiendrait ces peuples définitivement éloignés des Lumières. J’attends, maintenant, le troisième événement : la paix au Proche-Orient et, en particulier, entre Palestiniens et Israéliens.

Un message pour le peuple libyen ?

Que c’est toujours une grande chose de voir un peuple relever la tête et retrouver sa dignité. Et que nous sommes nombreux, très nombreux, en France, en Europe, dans le monde à avoir les yeux fixés sur leur combat. Benghazi est, en ce moment, la capitale mondiale de la liberté.

Propos recueillis par Souad Wheidi


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